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Après le duel Sarkozy Royal

À la question rituelle « qui a gagné ? », les sarkozystes répondront que leur candidat est resté digne et calme tout en révélant les légèretés de sa rivale ; les royalistes que leur représentante a démontré autorité, pugnacité et connaissance des dossiers. Les journalistes concluront qu’il y a eu un léger avantage d’un côté ou de l’autre mais rien de décisif et que ce type d’exercice sert avant tout à renforcer les convaincus dans leur choix. Il faut bien concéder que ce ne fut ni la netteté ni l’intensité dramatique des VGE/Mitterrand, ni la violence contenue de Mitterrand/ Chirac. Ce ne fut pas non plus l’aimable discussion entre deux types pleins de bonne volonté qui cherchent désespérément ce qui peut les différencier (Jospin/ Chirac). Encore que…

Tout dépend de ce que l’on entend par « gagner ». Si gagner signifie ridiculiser son adversaire, obliger, par exemple Sarkozy à se montrer brutal et incontrôlable en bon ultra-libéral berlusconien ou Royal à se conduire en gourde hystérique nulle en économie, il n’y a rien eu d’aussi grossier. Des pièges évidents furent évités par un candidat qui multiplia les « Madame », les « calmement », les appels à l’impartialité et au pragmatisme, mais aussi par son interlocutrice qui tint à démontrer qu’elle n’ignorait rien des subtilités des générations de centrales atomiques, ni aucune statistique accompagnée de « comme vous le savez bien… ». Peut-être grâce à media training intense, elle fut à la hauteur du rôle qu’on lui prêtait : chalengeur d’un débatteur redoutable. Mais pas au-delà. Ni le lyrisme compassionnel et narcissique de l’une, ni le machiavélisme cannibale de pouvoir de l’autre ne furent ostensiblement choquants.

Parfois chacun frôla son auto-parodie : Madame « J’organiserai un grand débat car c’est une de mes priorités » contre Monsieur « Je le ferai car il n’y a pas de raison que la France soit le seul pays au monde qui connaisse une situation aussi absurde… ». Mais au total, que l’on choisisse les critères classiques d’affirmation de compétence, d’autorité, de séduction, de proximité, de pédagogie, dans le registre agonistique ou émotionnel, ce ne fut ni Austerlitz ni Waterloo.

Revoyons les critères que nous avions posés.

– Le jeu obligé des petites phrases.Que retiendra-t-on ? « La présidente de ce qui marche… Le président qui fait marcher ce qui ne marche pas… », « Avec vous, tout est possible, même le pire » « Je ne m’énerve pas, je suis en colère… » « Remettre à plat ne veut pas dire détruire.. » Le « virtuel » contre le « réel » ? Ce n’est certainement pas l’essentiel.

– La fameuse question des « nerfs » et de l’agressivité. Sarkozy multiplia les marques de « respect » (le mot n’était pas choisi par hasard) envers celle qu’il qualifia de concurrente et non d’adversaire. Il joua d’une ironie quasi mitterrandienne parfois drôle (ainsi lorsqu’il évoque les fonctionnaires qui accompagneront les fonctionnaires pour éviter aux femmes policières d’être violées..) parfois aux limites du « professoral » pour prendre les mêmes références. La fameuse colère « saine » ou colère « de révolte » de Royal (était-ce préparé ?) à propos des enfants handicapés fut lourdement soulignée de remarques sur l’agressivité, le mépris et sur les pertes de contrôle de celle qui prétendait diriger un État. Mais au lieu du jeu symétrique façon Chirac contre Fabius (C’est vous qui êtes énervé… Mais non, c’est vous.. C’est celui qui le dit qui l’est…), elle assuma et recadra sa poussée d’adrénaline en la requalifiant dans le registre moral. Est-ce un service minimum pour la fraction de son électorat qui attendait qu’elle terrasse le dragon ?

– Le bilan ? Certes la candidate rappela une rafale de mauvais chiffres du gouvernement auquel appartenait son adversaire, et celui-ci joua du « gauche et droite confondues ». Pas très surprenant.

– Au non moins classique jeu de la compétence économique, la gauche est censée être du côté du principe de plaisir et la droite du côté du principe de réalité. Sarkozy, de façon assez prévisible, opposa sa culture des résultats à celle du «On financera demain sur la croissance », et Royal resta dans le registre un brin vitaliste et mitterrandien des forces inexploitées.

– Deux thèmes possibles – l’opposition bobos soixante-huitards repus versus peine-à-jouir qui se lèvent tôt ou la campagne de haine (voir article précédent) – ne furent pas évoqués : c’est plutôt à l’honneur des débatteurs.

– La féminité de Ségolène ? L’argument fut brièvement évoqué à l’occasion d’un curieux éloge d’Angela Merkel par une « mère de famille » de gauche.

– La modernité ? Sarkozy joua systématiquement de l’idée que la France ne pouvait pas être la seule à ne pas faire comme ses voisins, Royal de ce qu’elle avait vu et qui marchait.

Là où Royal restait dans l’affirmation constante (je ferai, je déciderai..), son adversaire chercha à montrer sa maîtrise des codes en l’obligeant à définir la différence entre mettre à plat et démanteler les lois Fillon, ou refuser ou repousser l’entrée de la Turquie en Europe.

Là où elle affirma son volontarisme (encore que : la candidate qui avait commencé au futur pour dire ce qu’elle ferait une fois présidente, dans la tradition de Mitterrand, termina l’émission au conditionel « si je suis élue ») , il s’amusa à l’opposer à Hollande, à Jospin ou aux contradictions de ses partisans. On pourrait multiplier les exemples de la stratégie du contre et du contournement opposée à celle de l’affirmation et de l’énonciation.

Deux egos, deux pragmatismes, mais pas deux charismes ou deux « projets de société » ou deux systèmes de valeurs ostensiblement opposés.

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Voir aussi journalisme citoyen, publicité négative ,propagande,
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