Avant le duel Sarko Ségo du 2 Mai

Les règles du genre

Sur le papier, c’est plié : Nicolas Sarkozy a gagné. L’addition de ses voix et de celle de Villiers et Nihous équivaut à celle de toutes les voix de gauche, Schivardi et Voynet compris. Reste théoriquement à partager des réserves prises chez le Pen et chez Bayrou. Même en choisissant l’hypothèse la plus basse (à la fois d’après les sondages et d’après les expériences de report lors des élections précédentes), il est difficile d’imaginer que moins de 75% des lepénistes et moins de 50% des bayrouistes se reportent à droite. Additionnez : vous arrivez à une majorité.

Pour vaincre cette évidence mathématique Ségolène Royal ne peut compter que sur deux facteurs :

– 1) La peur du sarkozysme réel. Cela peut jouer, si la candidate continue à proclamer qu’elle ne veut débattre que projet contre-projet, laissant le soin à ses alliés de la société civile de décliner la « brutalisation » qui nous menace. Mais cette stratégie a ses limites : à qui pourrait-on faire peur qui ne soit déjà persuadé que le ventre est encore fécond, etc. ?

– 2) Le débat du 2 Mars.

A-t-elle un chance, surtout face à un débatteur réputé ?

On connaît au moins deux cas où un débat de ce type a pu jouer à la marge : celui de Kennedy contre Nixon en 1960 et celui de Giscard contre Mitterrand en 1974. Nul ne peut prouver scientifiquement que la victoire cathodique a conféré la victoire dans les urnes, mais dans les deux cas il y a eu un déplacement de quelques centaines de milliers de voix, après le duel. C’est suffisant pour expliquer la victoire de JFK et VGE, juste après leur meilleure prestation devant les caméras.

Dans tous les cas, Kennedy était persuadé d’avoir gagné ce soir-là par la force de l’image et Nixon d’avoir perdu pour des raisons idiotes : mal maquillé, mal rasé, sur éclairé par un spot qui le faisait transpirer comme un coupable, fatigué, il aurait fait eu l’air d’un truand sicilien face à un Kennedy frais, rose et beau. Pour renforcer cette hypothèse, une étude menée par un couple de sociologues, les Lang, donnait des éléments de réponse. Un échantillon d’électeurs écoutant le débat à la radio avait été comparé à un autre qui, lui, regardait l’écran. Les premiers donnaient la préférence à Nixon, les seconds à Kennedy. De là à conclure que l’image pouvait l’emporter sur la parole et que les règles de l’éristique (l’art de l’emporter dans un débat) différaient suivant que l’on s’affrontait à la radio ou à l’écran, il n’y avait qu’un pas qu’il est tentant de franchir.

Quant à Giscard, il se vantait d’avoir déplacé les 500.00 voix d’une élection que les sondages donnaient perdue pour lui. Et de fait, la majorité des spectateurs considérait l’alors jeune VGE comme plus brillant, plus compétent, plus convaincant… Sur un seul point, le candidat du PS l’emportait : il apparaissait comme « plus proche des gens ».

Deux exemples, hypothétiques de surcroît, c’est peu et c’est vague… Mais c’est une raison de plus de chercher à comprendre les règles de ce nouveau genre cathodique : le duel télévisé. Il nous semble totalement rentré dans les moeurs politiques. En fait, si nous cherchons à rassembler nos souvenirs de ces débats, il nous viendra sans doute en tête des petites phrases qui sont devenues des morceaux d’anthologie.

En 1974, Giscard avait asséné à son adversaire un « Vous êtes l’homme du passé » et un « Vous n’avez pas le monopole du coeur » ravageurs. Ce sont des répliques qui vous cassent dans une grande période lyrique, plus une démonstration de supériorité dans le maniement des chiffres

En 1981, Mitterrand prit sa revanche. Ses « vous êtes devenu l’homme du passif » ou « ne prenez pas ce ton professoral avec moi » scandèrent t une prestation durant laquelle le candidat du PS se conduisit en dominant, ravalant son adversaire, pourtant président sortant au statut de second, ayant déjà intériorisé sa défaite.

En 1988, chacun se souvient de l’ironie glacée de Mitterrand feignant de s’agaçer que Jacques Chirac dise « Monsieur Mitterrand » pour lui asséner un « Vous avez raison Monsieur le Premier Ministre ». Ou encore on se rappelle l’affrontement quasi éthologique « Osez me dire que c’est faux en me regardant dans les yeux ». mais cette fois encore le mâle dominant, c’était le vieux chef.

En 1995… En 1995, Chirac et Jospin, encadrés par deux présentateurs hilares, passèrent tellement de temps à se dire qu’ils ne se vouaient pas d’hostilité personnelle, à éviter de parler du Front National et à concéder qu’en cherchant bien on trouverait de petites différences entre eux, que cette affaire ne marqua guère les mémoires.

Et en 2002, Chirac refusa de débattre avec le *

Les duels télévisés sont un genre hybride qui ne se réduit pas à un festival de bonnes répliques. Il faut à la fois y affirmer son autorité, paraître humain et « proche des gens » et démolir son adversaire sans avoir l’air d’être le méchant.

C’est souvent un duel où celui qui dégaine le premier perd : apparaître comme agressif est l’attitude plus anti-télévisuelle qui soit. Mc Luhan l’avait déjà remarqué : il ne faut pas chauffer face au médium froid qu’est la TV. Dans un duel mémorable de 1986 Fabius, alors Premier ministre, tenta d’énerver le chef de l’opposition d’alors, un certain Jacques Chirac. À l ‘époque on disait aussi qu’il faisait peur, qu’il avait un tempérament bonapartiste pour ne pas dire fascisant et autoritaire, qu’il serait la première victime de ses nerfs. Au total, ce fut Laurent Fabius qui s’attira une réplique fameuse de Chirac sur le « roquet » qui tentait de lui faire perdre son calme.

Les deux candidats de 2007 rejoueront-ils la stratégie de « Bisque, bisque, rage… c’est toi qui m’attaques… ». On espère pour la dignité du débat qu’ils seront plus fins que cela.

Autre élément à surveiller : le dispositif qui entourera les deux concurrents : espace, décor, place des acteurs…

Aux USA, traditionnellement le débat a lieu avec des candidats debout derrière des pupitres, ce qui les incite à se tourner autant vers les journalistes que vers leur opposant, et casse le rythme de ceux qui voudraient ferrailler.

En 1974, Giscard et Mitterrand étaient physiquement très proches, à une distance qui favorisait les répliques rapides et ravageuses et la confrontation, les journalistes étant réduits au rôle de témoins. Une disposition qui favorisa plutôt Giscard, rapide à monter au filet pour rabattre la balle.

En 1981, Mitterrand imposa des conditions avant d’accepter le face-à-face, Des conditions que Giscard, persuadé de regagner « au duel à la loyale », les points qui lui manquaient acceptait des deux mains. Ce fut une erreur. Les conseillers de Mitterrand savaient que la distance entre les deux tables, l’absence de plans de coupe sur le public, la présence de deux réalisateurs, un par candidat, et autres détails…, favorisaient Mitterrand dans le rôle du déjà-président répondant à trois interviewers.

En 1995, les deux interviewer, Duhamel et Durand, imposèrent leur rythme, sur fond de décor bleu, autour d’une table bien conviviale et dans une atmosphère de décontraction paisible…

Donc aucune règle absolue.

Et nous pourrons peut-être regarder le duel de « Monsieur Dynamique » contre « Madame Sympathique » d’un oeil presque vierge…

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