La politique comme communication de crise

ISF, Montebourde, rumeurs… et Internet

Désormais la politique subit une mutation qu’a déjà connue l’entreprise : apprendre à passer d’un discours euphorique et maîtrisé – promesse et séduction- à une attitude – de défense vigilance et réaction immédiate – contre la déstabilisation informationnelle proliférante. Parer au plus pressé, éviter la contagion de la méfiance ou de la rumeur, espérer simplement être moins dénoncé ou moins moqué que le rival, défendre au mieux un capital réputation toujours en question, improviser…

Voilà ce qu’est en train d’apprendre Ségolène Royal. Après divers signaux comme la question de ses déclarations filmées sur les 35 heures dans l’éducation nationale, la voici touchée par l’affaire de son ISF, puis de la « montebourde » (Arnaud Montebourg déclarant dans une émission que le principal problème de la candidate était son mari), gaffe sanctionnée par un carton jaune. Puis le « bazar » au PS. Tout s’affole en quelques jours.

Hier, la candidate devait simplement se soucier de convaincre qu’il y avait aussi un contenu derrière la relation qu’elle établissait avec les gens (débats participatifs, écoute, proximité, sourire, compassion,…). Un projet au-delà du contact.

Aujourd’hui elle est mise en demeure de prouver qu’elle n’est pas une riche fille de bourgeois, trichant peut-être avec le fisc, mauvaise camarade, ayant des problèmes de couple, sans autorité sur son parti, molle quand il ne faut pas, ayant des nerfs et pouvant se transformer en mère fouettard.

Paradoxe de ce « problème d’image » comme on dit aujourd’hui : Ségolène qui se vantait tant de privilégier une campagne moderne sur le Net, d’être branchée Web 2.0 et de se débarrasser des médiations traditionnelles entre citoyens et politiciens est surtout menacée sur Internet. On y voit circuler des révélations sur son patrimoine, des vidéos des déclarations litigieuses, et même un bêtisier filmé où elle n’est pas en figurante. Pendant le même temps, les médias traditionnels qui avaient adulé la Madonne, commencent à lui montrer une inquiétante commisération.

Le pire est qu’elle ne peut guère se consoler en mettant en cause des officines de droite ou manipulées par le ministère de l’Intérieur : les coups viennent aussi de son propre camp sont relayés pa l’agitation spontanée du Net.

Bien entendu, le phénomène n’est pas propre à la personne Royal. La même chose arrivera peut-être demain à Sarkozy. La classe politique ne se heurte pas seulement à la méfiance des « vrais gens » dont il faudrait écouter « les vraies préoccupations » elle subit une double contrainte.

L’une est politico-culturelle. C’est ce que nous avons appelé ailleurs le passage à des démocraties d’influence post politiques. Les citoyens interviennent dans les affaires publiques, (comme les consommateurs dans les affaires de l’entreprise), mais de moins en moins suivant la forme traditionnelle : adhésion à une tradition idéologique, à un programme, à un parti, soutien… Le militantisme à la carte, « où je veux, quand je veux » est d’abord critique et réactif. Il se manifeste par la surveillance de la classe politique, l’expression d’exigences – éthiques, juridiques, sécuritaires- de bien remplir le contrat, une méfiance généralisée, une hypersensibilité aux scandales, abus ou simples contradictions, l’adhésion à des causes correspondant au libre choix de chacun. Tout cela peut aussi déboucher sur le populisme ou sur la « guignolisation » : la scène politique est considérée dans l’attente d’une occasion de s’indigner ou de ricaner.

L’autre contrainte est technique et médiologique. Les rumeurs, les mobilisations, les critiques, les débats, les contre-discours et les contre-informations circulent plus vite et partout. Les différents moyens de communication imposent des contraintes différentes.

Désormais faire de la communication de crise (et faire de la politique, c’est vivre de crise en crise) c’est se livrer à une épreuve de quadriathlon. Il faut exceller dans quatre domaines.

– L’oral ; les crises cela se traduit d’abord et partout par des réunions, des engueulades, des affolements, des paroles rassurantes et des controverses, des instructions qui apaisent ou pas les troupes, les acteurs ou l’opinion. Il faut ici à la fois l’autorité du chef et l’art de négocier du diplomate.

– L‘écrit, ou plutôt l’imprimé. Dans le monde de l’article, du tract ou du communiqué, il faut une autre rhétorique. Elle doit, certes, être convaincante, mais aussi tenir compte des risques de l’interprétation, doser le flou (qui évite de trop engager) et la précision pour ne pas être taxé de langue de bois.

– L’image, surtout télévisée, où nul n’est maître du montage qui sera retenu. Ici chacun doit se méfier de son corps qui risque souvent de jouer contre la parole explicite. Comment, comme l’a montré un exemple récent, expliquer que l’on a retiré du marché une viande qui ne présentait pas de danger sanitaire, sans que l’attitude de l’interviewé ne suggère un soupçon que conjurent ses paroles ?

– Internet, enfin. Ici, les problème est d’abord celui de la circulation et du nombre des messages. Quand les vidéos révélatrices, photos indices et documents qui trahissent existent quelque part, on peut être assuré que leur diffusion sera instantanée et ravageuse. Par ailleurs, il n’y a plus de hiérarchie entre les jugements et opinions. Sur les forums, blogs et autres lieux du journalisme citoyen, se forment des configurations nouvelles. La « e-influence », l’art d’attirer l’attention sur une page, puis d’être repris, recopié se développe et ce n’est pas au bénéfice des structures organisées, entreprises, partis. Il leur faudra désormais apprendre à anticiper, repérer, traiter, concurrencer ces courants semi-spontanés d’une opinion aléatoire…

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