Think tanks : France vs USA

Pouvoir des idées contre pouvoir intellectuel

Regret unamime : il n’existe pas de vraies think tanks en France. Du moins pas de l’importance de celles qui fleurissent aux États Unis et exercent une influence si vive sur le débat public. Quelques remarques contrastrées sur un contraste remarqué.

Au lieu de l’institution bien repérée qu’est la think tank, il existe en France :

– Des groupes de Recherche et Développement ou dits de brain storming au sein des administrations ou des entreprises,

– Des organisations militantes « d’élite », ou des clubs qui servent à alimenter le programme des partis ou des candidats. Parfois ils servent à faire se rencontrer intellectuels, scientifiques, grands commis de l’État, patrons éclairés… autour d’un projet plus ou moins politique ou idéologique,

– Des comités d’experts ou de consultants, à qui on peut confier un rapport sur tel ou tel thème

– Des groupes de réflexion autour d’une revue et disant partager une sensibilité ou des valeurs

– Des réseaux fonctionnant autour de groupes de travail et de réflexion sur les affaires publiques, et/ou des rencontres plus ou moins formelles autour d’une problématique ou d’un chercheur

– Des centres dans des Universités et organismes parapublics

– Des fondations où patrons, syndicalistes de haut vol, hauts fonctionnaires ou autres discutent des grands enjeux, parfois le temps d’un petit déjeuner mensuel ou lors d’une réunion l’après-midi sauf le vendredi.

Bref, il existe toutes sortes de structures qui oscillent entre des missions proches de celles des think tanks mais qui s’en distinguent :

-soit par leur organisation (il n’y a pas de chercheurs permanents, la « recherche » se borne à la rencontre dans une discussion ou autour d’une publication de gens ayant acquis leur compétence et leur réputation ailleurs)

-soit par leur fonctionnement souvent davantage orienté vers le modèle club ou réseau

– soit par leur façon de traiter les idées a posteriori, souvent restreinte à quelques publications au demeurant fort sérieuses

Or, il faut le répéter, une think tank, telle que nous l’avons définie n’est pas une organisation de réflexion sur l’avenir du monde, ni un centre de recherche para-public, ni un service de consultants un peu « intellos », ni une franc-maçonnerie, ni le CNRS, ni un centre spécialisé au sein d’une université, ni un plateau de télévision de « C dans l’air », c’est un organisme permanent de recherche, plus ou moins pluridisciplinaire, à but non lucratif, visant à inspirer l’action des décideurs par une réflexion menée dans l’indépendance et visant au bien commun.

Il est fréquent de déplorer l’absence de « vraies » think tanks en France par comparaison avec les USA où elles prolifèrent par centaines. Cela s’explique en partie par des raisons historiques examinées dans les articles précédents, mais aussi par des raisons fiscales (le fameux article 501 du code fiscal US permet à une fondation ou à un particulier de donner des fonds déductibles des impôts à des centres de recherche, exactement au même titre qu’à des ONG humanitaires ou organisations caritatives).

Pour formaliser autour de quelques oppositions, on trouve

– Aux USA : fédéralisme et décentralisation : les administrations locales et les agences ont besoin d’expertise indépendante. Plus un autre facteur : la faiblesse relative des partis, surtout en termes d’idéologie : le bipartisme favorise l’épanouissement de la réflexion et de la recherche programmatique hors de leur cadre

– En France, centralisme, jacobinisme, importance des partis idéologisés.

– Aux USA, existe une tradition de « social engineering » basée sur la croyance que les idées sont faites pour être appliquées afin d’améliorer le monde

– Elle s’oppose à notre vision de l’intellectuel soit comme conseiller du Prince, soit comme personnage critique, moralisateur ( tel le « clerc » de Julien Benda), prônant la morale de la conviction contre celle des résultats, nullement tenu d’aboutir à des résultats pratiques…

– Aux USA la tradition « philanthropique » : l’argent privé est volontiers donné pour faire avancer la recherche, y compris la recherche politique, économique, stratégique ou autre

– En France, celui qui veut changer le monde par des idées essaye de s’emparer de l’État, ou passe par une action politique destinées à conquérir l’État, ou il se met au service de l’État, ou en posture de résistance à l’État, mais dans tous les cas de figure il ne pense qu’à l’État.

-Aux USA, les élites circulent facilement entre l’Université, l’entreprise, l’État, l’armée, les Think tanks, les médias, etc.

-En France, nous connaissons plutôt le cloisonnement des filières, caricaturé par le système énarchique

-Aux USA, le « problem solving », la résolution des problèmes par une expertise indépendante est bien admise

-En France, la réflexion se dirige plus volontiers vers un fonction programmatique ou critique destinée à alimenter le politique en idées et jugements.

-Aux USA, les mouvements sociaux de contre-culture et les bouleversements intellectuels, ou dans les moeurs des années 60/70 on provoqué, par réaction, une tentative de reconquête par les conservateurs. Ils voyaient leurs idées quasiment exclues des Universités « politiquement correctes » et leurs valeurs abandonnées par la « nouvelle classe ». Ils étaient exclus du débat et de la vie intellectuelle, ils ont repris l’initiative, l’agenda, le monopole du lancement des idées (et surtout de leur mise en oeuvre)… Nul n’est forcé de partager les options des conservateurs et néoconservateurs qui ont ainsi reconquis le pouvoir intellectuel aux USA, en grande part à travers ces think tanks actives, créatives et bien financées. On peut même s’indigner de cette prise de pouvoir idéologique qui a duré trente ans. Mais chacun est bien obligé de reconnaître la performance. De la ringardise culturelle à la dominance intellectuelle.

-En France, le débat dont nous nous gargarisons tant est restreint à un espace bien précis, plombé par l’emprise de quelques indéboulonables, borné par la crainte de sortir du « cercle de la raison », répétitif. Et souvent en contradiction totale (cf. les discours sur l’Europe ou l’immigration) avec ce que pense l’ensemble de la population. Les think tanks françaises ou les fondations et instituts qui y ressemblent le plus s’emploient à rivaliser de pensée tiède dans un registre qui oscille entre la « pensée unique » néo-libérale et « moderniste ou une aimable social-démocratie soucieuse de ne choquer personne. En France les idées sont plus souvent qualifiées (d’archaïques, souverainistes, néostaliniennes, ultralibérales, etc) que discutées. C’est ce que nous indiquions en opposant pouvoir intellectuel en France (souvent géré comme une rente de situation) et pouvoir des idées aux États-Unis.

Que faut-il en conclure ? Que tout va mal en France ? Que nous sommes « en retard » (ah ! le retard français) ? Qu’il faut imiter ce qui se passe là-bas y compris et surtout en matière de think tanks ?

Certainement pas. Le système US n’est d’ailleurs pas sans défauts. Les deux principaux sont le risque d’autisme des membres des think tanks (donc le risque de redondance et de délires coupés de la réalité) et le risque de domination par des intérêts tout à fait concrets ( à commencer par ceux des financiers et donateurs).

Simplement si nous prenions quelques exemples ailleurs (chez nos voisins allemands, par exemple) ou si nous nous préoccupions un peu du rôle des groupes de recherche et d’influence à Bruxelles, nous découvririons qu’il existe des solutions simples et à notre portée. Au prix d’une certaine modestie sans auto-flagellation et d’un peu de désir de rentrer dans le concret de l’abstrait. Entendez dans la réflexion sur les conditions matérielles (financières, organisationnelles, de statut, de rapport avec les moyens de diffusion et avec les technologies, etc.) des idées. Rien de plus, rien de moins.

Voir aussi 1, 2, 3,4,5

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