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Think tanks : la recette du succès

Un modèle américain ?

Dans une interview sur CBS, G.W. Bush interrogé sur ce qu’il ferait à la fin de son mandat a répondu : « J’aimerais laisser derrière moi une fondation ou une think tank, un endroit où les gens parleraient de liberté sur le modèle de Tocqueville relatant ce qu’il avait vu en Amérique.»

Les think tanks seraient-elles des lieux pour méditer (soit dit en passant G.W. Bush semble ignorer qu’il existe déjà une think tank nommée Tocqueville et que l’auteur de la « Démocratie en Amérique » n’aurait sans doute guère approuvé les néo-conservateurs) ?

Mais si vous recherchez dans une grande libraire parisienne un livre sur les Think Tanks – que nous allons désormais appeler par acronyme TT -, il faudra aller au rayonnage de l’intelligence économique.

Difficile de définir les TT surtout en France où elles n’ont pas de statut légal ou fiscal spécifique. Par exemple rien de comparable chez nous à l’article 501 de la loi américaine qui permet de défiscaliser les dons fait aux TT au titre de la « philanthropie ». Il permet notamment des dons militants à des centres de recherche correspondant aux valeurs des donateurs.

Le terme livré à tous les effets modes est devenu un mot-valise dont se prévalent des groupes de réflexion internes à une entreprise ou à une organisation, des cercles militants à fonction plus ou moins programmatique, des comités d’experts, des groupes de consultants quand ce ne sont pas des agences de communication ou de lobbying.

La notion de TT commence à jouir d’une certaine popularité a priori dans notre pays, due à deux éléments :

– Le prestige des grandes TT américaines, les noms célèbres et les ouvrages à succès qui y sont associés

– Le besoin d’expression de la « société civile » que ressent notre pays, l’attente d’un discours sortant des schémas politiques (mais aussi étatiques et technocratiques)

Tout le monde est d’avis que « think tanks » est terme « intraduisible » issu de l’argot américain désignant suivant le cas la tête ou les abris (sans doute blindés) où les QG planifiaient la bataille. Par ailleurs, c’est une réalité surtout américaine et que nous étudierions donc surtout à partir du modèle US.

Tout le monde est également d’accord pour mêler dans sa définition des TT, les éléments suivants quitte à leur donner un sens très différent :

– Un certain rapport avec la connaissance, donc avec ses producteurs

– Un certain rapport avec l’argent donc les intérêts

– Un certain rapport avec la politique donc avec le pouvoir effectif

– Un certain rapport avec le bien commun donc avec l’idéal

La connaissance : quelles sortes de producteurs d’idées ? quelle forme d’intelligence collective ? quels experts ? organisés comment ? obéissant à qui et poursuivant quel but ?

L’argent : quel financement ? d’État, privé ? désintéressé car es TT sont en principe à but non lucratif ? vendant quoi ? des publications, des conseils, du réseau, de l’expertise indépendante, de la visibilité médiatique, une rhétorique au service d’une cause ? quel degré d’indépendance du penseur par rapport au payeur ?

La politique : Quelle influence sur les législateurs, les élites, sur les décideurs économiques et politiques, sur les organisations internationales, sur le grand public ? Par la critique, la propagation de valeurs, de méthodes de pensée, de données, de propositions, de scénarios ? Par relation directe avec les élites voire par formation, coopération ou pantouflage des ex et futurs dirigeants ?

Quel Bien Commun ? Celui d’une Nation ou d’une entité plus vaste ? Incarné par une cause ou une valeur spécifique : écologie, égalité sociale, bon usage de la technologie, efficacité économique, sécurité et défense, bonne gouvernance ? Déjà contenu dans un projet, une idéologie ou une utopie ou à découvrir empiriquement ? Un véritable bien commun ou la poursuite sous ce masque d’intérêts particuliers ou communautaires ?

La notion de TT se perd dans un triangle des Bermudes dont les trois côtés sont :

– Expertise pure « à la demande » : solution, proposition, consultation, anticipation, bref le fait de répondre à des besoins et question du décideur politique et économique

– Traduction des demandes à l’égard des autorités et plaidoyer pour des solutions (souvent favorables au commanditaire), ce qui peut mener aux limites du lobbying

– Conviction idéologique : à partir de valeurs ou d’un projet de société (ou d’ordre international) propagation des idées, conquête des dirigeants, faire passer dans les têtes et dans la réalité des systèmes préexistants

La notion de Think Tanks a évolué surtout dans sa patrie d’origine, les USA. Suivant les époques ce sont :

D’abord des « universités sans étudiants » vouées à l’ingénierie sociale (censés produire des projets de réforme scientifique à finalité économique et sociale), des fondations portant souvent le nom du philanthrope qui les a créées « pour le bien de tous », pour une action hors appareil politique : Russel, Rockfeller, Carnegie, Hoover, Brookings. L’optimisme du New Deal et l’espérance d’une gestion plus rationnelle de l’économie et des problèmes sociaux ont contribué à leur éclosion.

Seconde phase : des grands centres de méthodologie et de futurologie vivant des contrats avec des administrations, et dont la RAND est l’archétype après 1945 ou encore l’Hudson Institute (très déterminé par la personnalité du futurologue Herman Kahn).

Depuis les années 70 : les advocacy tanks (littéralement les avocates d’une cause) et dont la plupart sont républicaines et très engagées dans la lutte politique et métapolitique (les idées qui sous-tendent les pratiques politiques) : Entreprise, Heritage, Cato, PNAC, CSIS…

« Think tank » veut dire littéralement « réservoir à idées » (ou « abri où penser »)

Qui dit réservoir dit flux, stock approvisionnement niveau, tuyaux pour distribuer voire réseaux, donc organisation et intendance

On notera que la métaphore de la réserve d’eau nourrit beaucoup de discours sur les think tanks. On dira volontiers que les politiques et les décideurs économiques vont y « puiser » des idées ou des propositions ou encore des organisations se vantent volontiers « d’irriguer » le débat économique et politique…

Qui dit idées dit :

– Faire sens : donc être comprises du public visé, répondre à des attentes de ses destinataires

– Faire différence : être originales ou du moins sembler telle, innover, paraître inédites donc rares, donc précieuses

– Faire lien Une idée se transporte, se partage, se réapproprie, se décline, se déforme, s’adapte, et ce sont des processus de communication.

On peut discuter sur ce qu’est une idée en soi. Mais on reconnaît cet invisible que son trajet rend visible lorsqu’on le voit circuler : une idée, cela peut se comprendre ou pas, être nouvelle ou pas, circuler de tête en tête, être reprise voire appliquée ou échouer et disparaître.

Les experts des TT sont souvent définis comme courtiers en idées, catalyseurs d’idées, concurrents dans la lutte des idées, cerveaux en guerre, Les idées en question peuvent en réalité recouvrir des innovations et suggestions, des avis utiles, des connaissances rares, des données utiles à la décision, des théories ayant valeur explicative, des scénarios ayant valeur prédictive, des discours ayant valeur persuasive…

Donc les idées des TT demandent pour vivre et prospérer : de l’argent (frais de production), de l’organisation (institutions et réseaux), des circuits de distribution (vecteurs) ; et au bout du circuit des utilisateurs équipés pour recevoir et les exploiter.

Mais surtout les flux sont parfois « traçables » : il est possible de remonter d’une mesure politique effective à la TT qui l’a inspirée, des résultats aux sources. Voici une petite liste communément admise (même si nous ne garantissons qu’elle ait chaque fois bien identifié le « primo géniteur » de l’idée) :

– La réforme de l’aide sociale de L.B. Johnson et sa « grande société » : l’Urban Institute

– La futurologie des années 70 Hudson Institute

– Méthodes d’évaluation des coûts, d’anticipation, d’emploi des ordinateurs, de théorie des jeux, appliquées y compris dans la stratégie atomique : Rand

– Révolution dans les Affaires Militaires, une grande partie des choix stratégiques de l’US Army (surtout aviation) : Rand

– La politique de la ville de Giuliani, le monétarisme de Reagan et Thatcher :Manhattan Institute

– Le succès des idées libérales de Mises, Hayek etc. Heritage et Société du Mont Pèlerin

– La politique de Margaret Thatcher, l’Adam Smith Institute et l’Institute of Economic Affairs

– La « flat tax » appliquée dans des pays de l’Est : Hoover Institution

– Le programme de Ronald Reagan : les propositions de Heritage dans Mandate for leadership

– Celui de Bill Clinton dans une moindre mesure : Progressive Policy Insitute

– Politique environnementale de Bush : Property and Environment Research Center (PERC) and the Foundation for Research on Economics and the Environment (FREE).

– Guerre en Irak : Project for a New American Century

– Réforme Bush de la sécurité sociale : Cato et NCPA

On notera que nos exemples sont surtout américains et qu’on aurait beaucoup de mal à « tracer » ainsi des idées de think tanks français, même si, à l’évidence, certains clubs ou fondations (qui ne sont pas des TT) ont lancé des thèmes qui ont reçu un grand écho dans l’espace public. Nul ne songerait par exemple à nier l’influence – suivant les époques ou les milieux – du club Jean-Moulin, de la Fondation Saint-Simon, de la République des Idées, du Cercle des Économistes ou de l’Institut Montaigne. Et ne parlons pas du conseil scientifique d’Attac. Mais nous aurions beaucoup plus de mal à remonter d’une loi précise à une structure indépendante de proposition et de réflexion qui l’aurait élaborée dans les mêmes conditions que de vraies TT.

Seconde caractéristique : la gestion des flux ne se réduit pas au schéma réflexion/exportation. Il existe nombre de façons de les gérer. Là encore les structures françaises ne semblent pas couvrir toute la gamme. Beaucoup se concentrent sur la confrontation d’idées, faisant plancher quelques experts non permanents, faisant se rencontrer des acteurs du monde politique, économique ou universitaire, labellisant parfois des collections de livres ou publiant des revues, mais rien de plus….

L’utilisation des idées se fait de plusieurs manières :

– Recherche pure

– Critique et évaluation de travaux (et de projets) parfois proche du rôle d’audit ou de consultant

– Banque de données, fonction de mémoire ou de preuve souvent chiffrée (cf. le rôle de certaines TT dans l’évaluation du danger de l’Irak et de ses armes de destruction massive)

– Scénarisation pour avertir des dangers et des opportunités ou évaluer des hypothèses, dans certains cas futurologie

– Grandes enquêtes, parfois internationales

– Banque d’expertise, fonction carnet d’adresse ce qui a plusieurs implications : la capacité de sécuriser des chercheurs prestigieux (voire de servir de parachute pour des carrières politiques interrompues par un changement de majorité), la création de réseaux parfois très idéologisés, la promotion des carrières et le rôle d’impresario pour les intellectuels montants,

– Conseil

– Orientation des fonds vers les bons sujets de recherche et les bons chercheurs

– Rencontre entre producteurs d’idées, entrepreneurs, responsables à la fois pour aider à la qualité de l’information et de la production intellectuelle et pour être les « facilitateurs » des rencontres

– Construction d’un réseau international avec des TT ou institutions étrangères mais aussi avec des acteurs politiques, une fonction qui est parfois à la limite de la diplomatie informelle

– Construction de l’ « agenda » de la recherche, du débat public, et des médias. : Mettre le projecteur sur les sujets qui comptent, poser les termes de la discussion.

– Pédagogie des idées, encadrement et explicitation du débat, argumentation, visibilité médiatique (des thèmes, des propositions, mais aussi des TT elles-mêmes)

– De façon plus générale répondre aux demandes des médias en « explication de l’actualité »

– Livres, revues, notes, mais aussi publication sous forme électronique : sites et blogs.

Sans oublier la forme, la plus simple d’exploitation des idées, lorsque les membres des think tanks cessent d’exercer du pouvoir sur le pouvoir – indirect d’influence et d’inspiration – pour accéder à des postes gouvernementaux, à la direction d’agences ou de grandes entreprises, donc au pouvoir au premier degré…

D’où la question : où s’arrête la frontière entre une idée « pure » née d’une quête de vérité ou d’intelligibilité et une idée prétexte, une idée « visée sur le monde », la traduction en principes universels d’un point de vue particulier sur la réalité. Plus trivialement : une idée masque d’un intérêt, une idée qui ne serait qu’un argument ou un moyen au service d’un but.

Les lobbyistes n’ont pas été longs à découvrir l’utilité d’habiller de références scientifiques ou d’appel à de nobles concepts des propositions très crues. Et l’argent va facilement aux thèses qui l’aident à prospérer.

Dans certains cas, il n’est pas très difficile de deviner à qui profite une thèse. L’Advancement of Sound Science Coalition, financé par l’industrie du tabac au milieu des années 90 avait pour fonction de contrer les thèses sur le cancer provoqué par le tabagisme passif. Des organismes comme le Citizen for Sound Economy et le Family Research Council sont souvent le département réflexion voire propagande de groupes de pression. Il pourrait bien y avoir un lien entre les choix budgétaires préconisés par la Rand en matière de défense aérienne et les financiers de ses contrats au sein de l’US Air Force. Il pourrait bien y avoir une relation entre les subventions accordées par des grands groupes pétroliers à Advancement of Sound Science Coalition, American Enterprise Institute, Heritage Foundation, Cato Institute, Hoover Institution, et le Competitive Enterprise Institute.

Certaines de ces TT ou pseudo TT peuvent se contenter d’exagérer l’incertitude –scientifique, statistique ou autre – sur la relation constatée par d’autres TT entre un facteur et des conséquences catastrophiques qu’ils dénoncent. Ainsi, il n’est pas très difficile pour ces « fabriques de l’incertitude » de mettre en doute une corrélation entre telle ou telle activité humaine, le tabac, certaines industries et des phénomènes comme un taux de mortalité par cancer, le réchauffement climatique ou autre…Ainsi, suivant un article du New York Times de 1998, l’American Petrol Institute aurait lancé un plan global pour favoriser les scientifiques et les institutions doutant du réchauffement climatique. Exactement comme le »Wedge Document, » prouverait l’existence d’une stratégie globale de lutte contre le darwinisme et pour démontrer l’existence d’un « dessein intelligent ». Aux USA, la plupart de ces initiatives viennent plutôt de la droite républicaine qui théorise son projet de reconquête culturelle face aux « libéraux » assimilés à la « nouvelle classe » des intellectuels et de bureaucrates profitant de l’État Providence et face à la prédominance du « politiquement correct » dans les universités.

Démasquer ces curieuses corrélations entre financiers d’une recherche et les conséquences favorables de ses conclusions est devenu une spécialité de critiques comme Ralph Nader ou des groupes de recherche sur « l’industrie du mensonge » pour reprendre le titre d’un de leurs ouvrages. Ils dénoncent les passerelles et convergences entre recherche, communication publique, groupes de pression… Les liens de certaines TT avec certains pays ne sont pas non plus de secrets très difficiles à percer.

Mais il y a toute une gradation entre les lobbys qui cherchent à se parer de l’étiquette TT pour son prestige et des groupes d’intérêts financiers qui favorisent une « vision du monde », de nature à faciliter leurs affaires et leur succès. Croyance qui peut s’accompagner d’une conviction plus ou moins sincère que ce qui est bon pour eux est bon pour le reste du monde. Ce n’est un secret pour personne qu’il est facile de trouver les réponses quand elles précèdent la question, de trouver une théorie prouvant la supériorité du groupe auquel on appartient, d’anticiper l’avenir que l’on espère, et autres phénomènes bien connus sous le nom d’idéologie. On a rarement des idées contraires à ses intérêts.

Mais en sens inverse, les TT fonctionnent dans des conditions qui font obstacle à un alignement total sur les désirs de commanditaires :

– Par nature elles tendent à proposer des changements. Dire que tout va bien dans le meilleur des mondes, que les institutions fonctionnent parfaitement, et ainsi de suite, équivaut à annoncer les trains arrivent à l’heure, ce n’est pas une information, ce n’est pas une idée. Corollairement la compétition entre TT tend à stimuler le goût de la critique, de l’innovation, de la proposition.

– Pour marquer son identité et faire la différence, chaque TT tend à « affirmer ses valeurs » (parfois il est vrai en termes très vagues et très consensuels). Elle doit par ailleurs réaliser des performances minimales dans son domaine de prédilection : cela n’est pas très conciliable avec trop de redondance et de conformisme ;

– Enfin et surtout, la production des TT est soumise à la critique des égaux, aux appréciations des commanditaires, à un minimum de critique médiatique…

La « qualité » des idées n’est donc ni proportionnelle aux diplômes des experts, ni le résultat d’un environnement stimulant fourni par la serre des TT. Elle reflète aussi des conditions de concurrence, de circulation, de « marché des idées » (y compris avec ses prédateurs et ses parasites), parfois un certain formatage (le fait de vivre dans le triangle d’or de Washington DC, autour de K Street n’est pas forcément une garantie de diversité et d’ouverture)…

S’il y a beaucoup à puiser dans le modèle US, il ne faut donc pas en ignorer les défauts qui peuvent être aussi bien le caractère intéressé de la « pensée » que sa tendance au délire technocratique (qu’on se souvienne de certains scénarios de guerre froide ou de certaines anticipations futurologiques).

Surtout il faudrait l’adapter à la nôtre ce qui fera l’objet d’une suite de cette chronique déjà commencée ici :
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