Idéologie, médias, nouvelles technologies

Idées à propager et moyens de diffuser

Extrait de L’ennemi à l’ère numérique

 » L’idéologie … n’est pas une modalité du voir, mais une contrainte du faire. » Régis Debray

Les médias sont-ils des armes ? Les idéologies sont-elles leurs munitions ? On connaît l’antienne : « les médias diffusent l’idéologie dominante », ou sa version radicale chic : « les médias sont l’idéologie » (en séparant le récepteur de la réalité devenue spectacle, les médias instaureraient une forme d’aliénation idéologique et de contrôle : tous passifs, tous hypnotisés). Qu’une idéologie dominante domine les médias ne surprend guère : sinon, on se demande où elle prédominerait. On imagine mal comment les moyens de communication ne refléteraient pas un choix même indirect en faveur de croyances ou valeurs, politiques, éthiques, etc, généralement admises.

Il y a nécessairement idéologies dominantes, si l’on entend par là le corpus de convictions que professent les membres influents de nos sociétés occidentales, les idées ou idéaux dans l’air du temps, les façons prégnantes d’évaluer les faits sociaux. L’important n’est pas tant que des idéologies dominent, mais surtout le fait qu’elles se concurrencent et comment certaines l’emportent.

De l’idéologie

Définition libérale : l’idéologie, ce sont des fumées, des discours plus ou moins délirants sur la réalité. L’idéologie-utopie s’oppose alors au réalisme des gens raisonnables. Définition marxiste ou post-marxiste : l’idéologie est un reflet déformé de la réalité ou sa fausse conscience. Reflet parce que l’idéologie exprime des réalités et des relations entre les hommes. Déformé parce que chacun élabore des cadres d’explication suivant sa situation particulière, ses intérêts, notamment de classe. L’avantage de cette seconde définition est qu’elle permet à la fois de disqualifier l’idéologie de l’autre comme mystification et de l’expliquer comme symptôme, donc de gagner à tous les coups. L’idéologie est alors le contraire de la science vraie qui serait conscience globale.

On préférera ici une définition plus stratégique : il y a idéologie là où se heurtent des visions du monde qui sont autant de visées sur le monde. L’idéologie est un système de référence (tout ce qui advient doit rentrer dans ses cadres d’explication) et un moyen de mobiliser des énergies et d’agir sur la réalité (fut-ce pour l’empêcher de changer). C’est pourquoi le politique est son domaine naturel, mais les valeurs qu’elle exprime imprègnent diverses formes de la culture. Certes, tous nos systèmes mentaux ont une propension naturelle à se répandre et à se heurter à d’autres systèmes (ceci est vrai pour une théorie scientifique comme pour un style de versification), mais on peut qualifier de tels systèmes d’idéologiques quand ils deviennent croyance collective, et que leurs fonctions d’expansion et de combat se traduisent en mécanismes concrets et visent une incarnation tangible.

Les idéologies sont des discours sur les finalités. Ainsi, on peut dire que des idéologies prônent l’extension au reste de la planète de la démocratie libérale occidentale, du développement soutenable ou de l’Islam pur et dur. Mais ce sont aussi des discours sur les moyens. De même que toute doctrine religieuse soulève la question des  » bonnes  » formes de propagation, images licites, organisation ecclésiale, écrits canoniques…, de même les idéologies prononcent un jugement sur les instruments d’action propres à assurer leur triomphe : médias et armes. Rien d’étonnant à ce qu’il y ait un discours des Lumières sur l’imprimerie civilisatrice, un discours nationaliste sur la guerre régénératrice ou un discours libéral sur l’extension des réseaux et la globalité.

Ce qui se produit aujourd’hui va bien au-delà. Le discours sur l’impact de nouvelles technologies de communication est devenu le principal corpus d’idées de notre post-modernité. Des systèmes de pensées structurés les considèrent tout à la fois comme des idéaux, des possibilités concrètes, et des lois ou promesses de l’histoire. Ces thèmes nourrissent aussi une vulgate qui emplit les revues pour cadres pressés ou inspire des pubs et qui ressasse le même vocabulaire : immatériel, nomadisme, renouvellement, globalité, individualité…

Idéologie ? Utopie ? Mystique, peut-être, puisque certains apologistes du nouveau (nouvelle économie, nouvelles technologies, nouvelle société de l’information, nouvelle civilisation, etc.) n’hésitent pas à se référer au zen, à Teilhard de Chardin, à la philosophie New Age, aux gnoses ou aux prophètes pour exalter la dimension spirituelle des changements qui s’amorcent dans le cyberespace . Dans tous les cas, une des principales lignes de fracture idéologique est déterminée par les jugements sur le monde qui doit, peut ou risque de naître des changements technologiques. On se déchire sur leur bon ou leur mauvais usage, leur logique ou leur fatalité. Le discours hyper optimiste prédomine, il décrit nos moyens techniques comme révélateurs de finalités insoupçonnées.

Il est trop facile de considérer (ou de déconsidérer) ces convictions comme des espérances niaises que démentira la complexité du réel, ou comme un voile d’illusion grâce auquel les maîtres du monde persuaderaient les foules. Ces théories qui suscitent des contre-idéologies virulentes sont, pour ceux qui les professent, à la fois le stimulant, l’auto-justification, une espérance sincère, le camouflage d’intérêts, un cadre pour expliquer la réalité, un ciment et une raison de lutter contre l’archaïsme et le tribalisme qui s’opposent à leur triomphe. Ni naïveté, ni complot, l’idéologie est une force stratégique. Elle sépare des camps, inflige des dommages et procure des avantages. Que les nouvelles idéologies se présentent comme des pensées de la fatalité maîtrisée (c’est-à-dire comme programmes pour tirer le meilleur de moyens technologiques et de s’adapter à une évolution inéluctable), qu’elles considèrent toute forme d’opposition intellectuelle comme symptômes de déficience (rigidité, incompréhension de la modernité), bref retard plutôt que crime, tout cela ne change rien à l’affaire.

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L’ennemi à l’ère numérique

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