Think tanks : de la recherche à l’influence

Quand une idée devient pouvoir

Des idées pour quoi faire ? La fonction des think tanks est peut-être moins de les découvrir que de les rendre influentes là où elles seront efficaces. Un jeu où excellent les centres de recherche américains (cf. liste). Du coup, l’organisation – qu’il s’agisse de celle des gens, des moyens et des thèmes – prime sur le contenu et il arrive que la réactivité importe plus que la créativité. Une think tank n’est pas censée faire progresser la science ou la pensée en général ni faire de la recherche pure, mais répondre à une question.

Idées et « solutions de problèmes »

Celle-ci peut être explicite. Tel est le cas lorsqu’une think tank travaillant sous contrat est consultée par un État ou une administration : que faut-il faire pour gérer le système de santé, assurer l’indépendance énergétique de la Nation, ou moderniser les institutions européennes ? Mais souvent aussi la question est implicite : elle résulte soit des objectifs de la think tank et de son domaine de compétence plus ou moins spécialisé, soit de sa vocation idéologique plus ou moins affichée. En ce sens, on peut dire par exemple que la « question » à laquelle tente de répondre la Société du Mont Pèlerin est « Comment faire prédominer les idées libérales (et en particulier celles de Hayek) à l’horizon de quelques décennies ? » ou celle dHeritage est «comment faire appliquer le programme conservateur par les représentants, et si possible par le prochain locataire de la Maison Blanche ?». Dans ce dernier cas, on parle dans le monde anglo-saxon d’un « advocacy tank », qui « plaide » comme un avocat en faveur d’une cause à laquelle elle est consacrée. Leur développement dans les années 70 – surtout sous l’impulsion des conservateurs américains décidés à reprendre là un pouvoir idéologique qu’ils pensaient avoir perdu dans les Universités et les médias- brouille passablement les cartes.

On le voit, tout est affaire de nuances. Comment distinguer vraiment une think tank d’une société de pensée telle que nous l’avons définie dans un article précédent (sur le modèle des groupes voués à la diffusion des Lumières avant la Révolution française) ou d’une institution comme le « club », sorte d’intellectuel collectif, ou groupe de théoriciens chargés de doter un parti d’un programme ou d’inspirer une famille politique ? On pourrait sans doute discuter pour savoir s’il faut classer le Club Jean Moulin ou « À gauche en Europe » (club créé pour soutenir la candidature de DSK et l’alimenter en idées) comme des think tanks. Faut-il privilégier l’organisation (nombre de permanents, activité continue..), les rapports avec les partis et les administrations, l’indépendance, le statut fiscal (aux USA, ce serait un critère très pertinent..), les destinataires de la production intellectuelle (grand public, décideurs, famille idéologique, parti) ?

La traçabilité des idées

La plupart des définitions des think tanks soulignent qu’elles fournissent des solutions à des problèmes relatifs au bien public, d’autres critères touchant la fonction d’innovation (recherche d’idées originales sans que ce soit principalement à un fin universitaire ou d’enseignement), sur l’indépendance (parfois très théorique) à l’égard des intérêts privés ou publics…

Mais il est tout aussi intéressant de renverser la question : quand sait-on qu’un idée provient d’une think tank et qu’elle a réussi ?

Il est des cas où la réponse est relativement aisée. Comme par hasard, il se rencontrent surtout aux USA. La comparaison entre le programme effectivement mis en oeuvre par le président Reagan et les propositions d’Heritage (en fait, un véritable programme de gouvernement de plusieurs milliers de pages) ne laisse guère de doute sur son influence. Il est vrai que cette think tank installée à Washington à quelques centaines de mètres du Capitole met un point d’honneur à faire des propositions pratiques : elle édite chaque jour un feuillet A4, le Liberty Bell, traitant d’un problème politique, destiné à être lu en un temps raisonnable par un représentant ou un sénateur, se terminant invariablement par les formules « nous devrions », ou « il faudrait » et qui sont l’ébauche de propositions de loi ou de décisions administratives. De même le PNAC (Project for a New American Century voir la fiche téléchargeable ci-dessous) réunissant des intellectuels néo-conservateurs particulièrement prestigieux est célèbre pour avoir tracé un programme de politique étrangère, dont la politique de G.W. Bush, guerres d’Afghanistan et d’Irak comprises, semble une simple mise en oeuvre.

Dans des cas aussi flagrants, il est possible de discuter le « mérite » qui revient aux idées pures ou à leur force de persuasion et celui qu’il faut attribuer aux hommes : les membres de nombreuses think tanks de Washington se trouvent souvent, à la faveur d’un changement politique, à de hauts postes dans l’administration, donc en mesure de mettre en pratique les réformes qu’ils avaient dessinées dans les centres de recherche. Dans certains cas, une idée est tant liée à l’homme qui l’a produite qu’elle est plus liée à son père qu’à la think tank qui l’a abrité. Ainsi « guerre des civilisations » est un thème de Huntington, par ailleurs professeur à Harvard, comme « fin de l’histoire » est attribué à Francis Fukuyama, par ailleurs membre du PNAC.

Souvent, une idée concentrée dans une formule peut être « tracée » et attribuée avec plus ou moins de justesse à son auteur collectif. Ainsi « tolérance zéro » (slogan que l’on dit lancé par le Manhattan Institute) ou « les conservateurs compatissants » (thème qui fit élire GWB la première fois) ou encore « guerre préemptive »… Une think tank comme la Rand Corporation expose avec fierté les idées ou les méthodes qu’elle est fière d’avoir introduites dans le débat public en matière de futurologie, d’ordinateurs,d’application de la théorie des jeux aux sciences sociales, de calcul des coûts/bénéfices pour les politiques publiques, de stratégie. Ainsi, la notion de Netwar, guerre en réseaux, si prisées par l’état-major US est vraiment labellisée «Rand». Par comparaison, pourrions-nous en France trouver un thème qui ait envahi le débat public, fracture sociale, discrimination positive, patriotisme économique… et que l’on puisse attribuer à une think tank nationale ? La faiblesse de ces centres de recherche dans notre pays doit elle être attribuée au rôle de l’État ? « Vous n’avez pas besoin de think tanks en France, puisque les gens qui sortent de l’ENA ne peuvent pas se tromper », nous avait lancé un compatriote installé aux USA et travaillant pour le Hudson Institute)

« Power of ideas »

Si les think tanks américaines exaltent volontiers, comme l’affirme un slogan d’Heritage « the Power of Ideas », c’est qu’elles les prennent aux sérieux. Ils assurent leur présentation (presque en termes de marketing), leur promotion, leur répétition, leur continuité, leur traduction en termes parlant aux différents publics visés, les médias, les décideurs, l’opinion…

Bref, les think tanks américaines ont très bien compris qu’exercer de l’influence dans le domaine des idées, est exactement la même chose que dans le domaine de la mode, de la morale, de l’esthétique, du comportement individuel, etc. : cela consiste à trouver repreneur.

En effet, l’influence n’existe que là où l’influencé, que ce soit par persuasion, par imitation, par intérêt, s’approprie, intègre et considère comme sienne une idée ou affirmation de l’influent (remplacez le mot idée par façon de s’habiller, valeur, point de vue, intérêt, goût, jugement éthique, et ainsi de suite pour les autres cas.

La valeur intrinsèque de l’idée n’est rien si elle n’est pas diffusée et traduite selon les codes de ses destinataires et en fonction de leurs positions et intérêts.

Comment font les think tanks made in USA ? Elles travaillent en équipe et dans la continuité, elles produisent sans cessent, publient, apparaissent dans les médias, tissent des réseaux de relations… Bref, elles ont une activité incessante et cohérente.

Surtout, la promotion des idées est intégrée dans l’ensemble de leurs activités.

Leur rôle est multiple :, outre la recherche de solution et la production de doctrines et propositions : fournir l’expertise qui inspirera les décisions publiques, contribuer à «l’agenda», filtrer pour le monde politique l’énorme quantité de données et de demandes qui remontent jusqu’à Washington. Leur mission de recherche et d’analyse est ambiguë. Il est simultanément admis que les Agences Fédérales, les autorités nationales ou locales se tournent vers des think tanks pour bénéficier d’un éclairage d’experts indépendants et que les mêmes think tanks puissent mener une action de lobbying qui en faveur des retraités, qui en faveur des partisans du troisième amendement. Tout cela n’est possible que dans un système où les crédits et les centres de décision sont décentralisés, où les partis politiques ne s’imaginent pas être les seules sources d’idées ou de programmes et où les dirigeants ne sont pas formés à la même école d’administration.

Il s’y ajoute une fonction marginale des think tanks qui les associe encore davantage à l’exercice du pouvoir et que le Département d’État décrit ainsi :

« assumer un rôle plus actif en politique étrangère en organisant des dialogues de sensibilisation et en offrant leurs services de médiateurs aux parties à un conflit. »

La confiance dont jouissent ces centres de recherche renvoie à la tradition de foi dans les « ingénieurs sociaux » et les « groupes de solution des problèmes ». Avantage corollaire : les think tanks permettent des vrais débats entre hauts fonctionnaires qui peuvent exprimer là des idées comme ils n’auraient pas l’occasion de le faire à leur poste et experts de diverses obédiences. Ce peut même être l’occasion de « tester » une idée voire de lancer un ballon d’essai. Les analystes des think tank expliquent très franchement qu’ils «essaient» certaines idées (ce fut le cas de la doctrine d’action préemptive) parfois quelques mois avant qu’il ne devienne la doctrine de défense officielle. Les concepts sont donc testées sur un échantillon représentatif comme les « pilotes » des séries télévisées : si le public apprécie, il y aura une suite..

Les think tanks ont surtout acquis un rôle quasi sociologique dans la circulation des élites. Celui qui fait partie de la bonne institution, pourvu qu’il en possède les capacités, accède à des tribunes médiatiques, publie, atteint des postes brillants au gouvernement, dans le secteur privé, dans l’Université. Il est parfaitement admis qu’un cerveau trouve à s’employer une année au gouvernement, une année à l’Université, une fois dans une grande compagnie privée, une fois dans une think tank qui lui servira de parachute lorsqu’il quittera l’administration..

Pour les think tanks partisanes, cette circulation des élites est l’occasion de promouvoir ceux qui partagent leurs vue. Avantage mutuel : le chercheur a un plan de carrière et le parti place des hommes partout. Le système fonctionne en double boucle : les think tanks promeuvent les intellectuels qui les nourrissent d’idées, souvent les appliquent et « remboursent » en prestige et réseau. Chaque changement de majorité provoque mécaniquement un mouvement entre les think tanks et le gouvernement. Quand G.W. Bush arrive au pouvoir, il recrute tout naturellement dans les institutions amies tandis que des démocrates prestigieux vont pantoufler dans des instituts de recherche moins en cour.

Par ailleurs, les think tanks ont compris qu’une idée a besoin de moyens, donc d’argent pour progresser. L’historien Paul Gottfried, explique dans The Conservative Movement que les « activistes néo-conservateurs ont su parfaitement maîtriser les systèmes de recherche de fonds auprès des institutions « philanthropiques » de droite et se doter ainsi des fonds nécessaires à la poursuite de leur aventure intellectuelle et éditoriale. » Le système fiscal américain favorise la collecte de fonds par les centres de recherche. Le contribuable peut déduire de ses impôts les dons à une think tank proche de ses choix idéologiques, comme s’il s’agissait de la recherche sur la myopathie.

Autre élément : la continuité. Là encore voir l’exemple des néo-conservateurs et la façon dont le idées des républicains ont progressé contre celles des libéraux (au sens US) pourtant bien implantés dans les Universités, les médias et auprès des élites.

La reconquête des conservateurs

La lutte entre think tanks de droite et de gauche commence dès les années 70. Mais le phénomène devient évident sous Reagan quand chacun doit constater, comme le sénateur Monyhian, « les Républicains sont devenus le parti des idées. » Quitte parfois à se définir systématiquement contre leurs consoeurs qu’elles disent « libérales » (comme Brookings , Carnegie voire la Rand Corporation ), les think tanks conservatrices veulent de traduire les « valeurs américaines » en théories et en propositions. Pour cela elles ont dû à la fois trouver des bases doctrinales, relire Hayek et von Mises, les deux économistes libéraux redécouverts à l’ère des reaganomics , investir les cercles académiques et les revues de prestige, occuper la scène des médias, influer sur le Congrès, proposer une réponse spécifique à tous les problèmes de l’heure.

Les premiers font la pluie et le beau temps à CSIS (Center for Strategic and International Studies ) très influent dans les milieux de la Défense et de la diplomatie, à American Entreprise Institute plus centré sur les problèmes économiques, à la puissante Hoover Foundation , à Heritage, d’un niveau académique moindre mais très active à l’égard du pouvoir politique et des médias. Et finalement, ce sont parfois des think tanks de droite, mais libertariennes, comme Cato qui leur opposent la réplique intellectuelle la plus forte.

Une fiche sur le PNAC

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