Propagande (suite 4)

Les dénonciateurs de la propagande

Les trois pontes du CPI (le Comité pour l’information du public, rincipal instrument de propagande de W. Wilson en 1917) se voulaient – comme nous l’avons vu dans l’article précédent-, des philosophes de la propagande. G. Creel, le journaliste et l’infatigable agitateur médiatique, E. Bernays, qui se présente comme le continuateur de Freud et l’inventeur des relations publiques et enfin W. Lipmann, sociologue et analyste des stéréotypes ont, chacun a leur manière, théorisé leur succès. Et prophétisé que la propagande serait la grande force du XX° siècle.

D’autres veulent comprendre comment elle fonctionne et si elle réussit toujours lorsque les conditions sont réunies.

Sur les acquis de la jeune publicité et la psychologie appliquée, une école américaine d’étude de la propagande se développe dans l’entre-deux guerres. Elle trouve un milieu intellectuel réceptif. La tradition du « social engineering », la croyance que les problèmes sociaux peuvent être résolus par la science y est forte. Ainsi, Parker Thomas Moon pour qui la propagande est nécessaire dans les démocraties comme « moyen indispensable pour maintenir le moral » et comme « stimulus pour l’idéal démocratique …. »

Parallèlement, la publicité étudie des méthodes scientifiques pour des annonces performantes. L’interrogation sur les moyens de la persuasion y tient une grande part. Le message est envisagé comme une sorte de projectile qui frapperait un public passif suscitant l’attention, d’où l’intérêt, d’où le désir, d’où l’achat (la fameuse formule AIDA, bible des premières agences). Plus tard, la publicité se piquera de motivationnisme, vaguement teinté de freudisme : il s’agirait au fond d’offrir des produits qui offrent une satisfaction symbolique aux désirs inconscients du consommateur.

Tout cela trouve son écho dans le domaine de la propagande.

L’étude des médias se développe dans les universités et, tout naturellement, les chercheurs s’intéressent d’abord à la lancinante question de leur « pouvoir » sur l’opinion : pouvoir de convaincre, de faire voter, de faire acheter…, Le tout sur fond d’interrogations sur la démocratie. La nouvelle discipline qu’on appellera bientôt media studies tente d’analyser l’expérience de la guerre. Le plus connu de ses représentants est H.D. Laswell dont le travail sur la propagande Propaganda Technique in th World War est un classique. L’auteur n’envisage rien moins que la « gestion gouvernementale des opinions » par la propagande scientifique (government managment of opinion). Il reconnaît en Wilson le « grand generalissimo du front de la propagande » pour avoir su comprendre que « la résistance à la guerre est si forte dans les nations modernes que chaque guerre doit se présenter comme une guerre de défense contre un ennemi criminel menaçant ».

Pour Laswell, la guerre psychologique serait désormais inséparable de la guerre économique et militaire. la propagande, pour le meilleur ou pour le pire est « le contrôle de l’opinion par des symboles significatifs, ou pour parler plus généralement et plus concrètement, des histoires, des rapports, des images et les autres formes de communication sociale. Il faut un mot pour désigner la communication d’affirmation délibérément orientées à une audience de masse. Pour ce mot, prenons propagande »

Les thèses de Laswell rejoignent un courant très influent aux U.S.A. : le béhaviourisme. Cette école psychologique a été fondée dès 1913 par John Watson (qui comme par hasard sera aussi le patron d’une agence de publicité). Elle repose sur la notion que toute considération sur l’intériorité de l’être humain est non scientifique. Il faut considérer les hommes uniquement à travers leurs comportements. Or ceux-ci sont des réponses à des stimuli du monde extérieur : tout ce que nous sommes, tout ce qui est considéré comme notre caractère n’est que le résultat de l’apprentissage qui nous conditionne pour répondre par certains comportements à certains stimuli.. Le maître mot est donc conditionnement : l’homme est ce que son conditionnement fait de lui, une perspective qui ouvre un large champ à tous les propagandistes. Ne suffirait-il pas de trouver les bons signaux déclencheurs et de les répéter suffisamment pour contrôler des populations entières ?

Aux USA, d’autres chercheurs considèrent la propagande d’un tout autre point de vue. comme Peter Odegard en 1927 dans The American Public Mind. Ou Leonard Doob qui décrit dans Propaganda : Its Psychological Technique les techniques d’influence au quotidien, puis Frederic Lumley (The Propaganda Menace, 1933). En 1937 des social scientists décident de fonder l’Institute for Propaganda Analysis justement pour mettre en garde le public contre cette nouvelle et insidieuse menace contre la démocratie.

L’IPA s’est surtout fait connaître par son analyse des techniques de la propagande. de nombreuses versions en ont circulé et se retrouvent très facilement aujourd’hui sur Internet (par exemple sur wikipedia). En particulier la liste des méthodes favorites de la propagande. énumère de procédés dont certains s’apparentent à l’éristique (l’art d’avoir raison dans une controverse) et d’autres à la langue de bois. D’autres semblent ressortir à une psychologie appliquée assez sommaire mais efficace. Les « 7 principes » (name calling, glittering generalities, transfer, testimonial, plain folks, card stacking, and bandwagon) ont un statut de « classiques » aux USA où s’est développée une forte tradition de critique de la propagande, y compris sous sa forme commerciale.

En voici une des versions avec des exemples plus récents:

– Étiquettes péjoratives : cette technique assez évidente consiste à accoler simplement un nom à un groupe de façon à évoquer des images négatives. Il s’agit de contrôler l’aspect réel ou imaginaire de son identité que l’on évoquera du seul fait de nommer les Huns, les Boches, les Rouges, les Viets, la Réaction les Partageux… Cette technique de l’étiquette renvoie à un principe plus général : le contrôle des dénominations. Il n’est pas neutre de nommer quelqu’un anti ou altermondialiste, progressiste ou radical, fasciste ou nationaliste, cosmopolite ou mondialiste, libéral ou ultra-libéral, de parler d’Ordre moral ou de bonnes moeurs, de sans-papiers ou d’immigrants en situation irrégulière. Le pouvoir commence par le pouvoir de nommer. Dominer le mots usuels, c’est déjà circonscrire le débat.

– Euphémisme et dissimulation. Cette fois les dénominations sont utilisées pour occulter le caractère réel de ce dont on parle, pour le banaliser ou lui ôter ses implications les plus forte. Frappe chirurgicale sonne mieux que bombardement et « les événements d’Algérie » évoque moins la gravité de la situation que « la guerre d’Algérie ».

– Brillantes généralités et noms prestigieux. Cette fois encore, rien de très original. Il suffit d’accoler un terme évoquant le Bien, le Juste, le Beau… à ce que l’on désire promouvoir. Le « camp de la paix » ou l’opération « juste cause », l’appel à tout bout de champ à la tolérance ou à la patrie servent ainsi à capter le prestige de valeurs pour interdire la critique. Qui oserait se dire contre les Travailleurs ou l’ouverture à l’Autre ?

– Argument d’autorité : citer des personnalités prestigieuses, ou simplement s’appuyer sur « des scientifiques », « des intellectuels », les « autorités morales » voire des vedettes pour appuyer son argumentation. Sans se demander si le fait de très bien chanter ou d’être un remarquable spécialiste de la biologie moléculaire vous donne compétence pour parler réforme fiscale.

– Argument de banalité. Il consiste à rappeler que l’homme du commun pense que…, Comment aller contre le bon sens populaire ? Si Monsieur Dupont ou Mr. Smith sont de cet avis, qu’est-ce qui m’autorise à contredire les évidences auxquelles croit l’homme du commun ? Dans un film de Kaplan Loin de la foule déchaînée, on voyait un présentateur de radio acquérir un inquiétant pouvoir de manipulation politique uniquement en se présentant comme le brave gars qui reflète ce que pensent spontanément tous ses auditeurs.

– Argument de simplicité : réduire tout à des alternatives simples, jouer sur la paresse mentale du public en lui proposant des explications faciles à reprendre à son compte et menant à des jugements de valeur. C’est souvent la stratégie du Yaka…

– Unanimisme et effet moutonnier. Cette fois, c’est le nombre des partisans d’une idée qui est évoqué pour l’appuyer. Tant de monde ne peut pas se tromper, n’est-ce pas ? Cette conviction sera d’autant plus renforcée que l’on peut voir ces foules enthousiastes ou en faire partie. De plus une idée qui a tant de partisans ne peut manquer de l’emporter ne contribue pas peu à rassurer les craintifs.

– Transfert et fausses connexions. Il s’agit d’associer la cause que l’on défend (ou inversement celle que l’on combat) avec des symboles beaucoup plus généraux positifs ou négatifs suivant le cas : drapeaux, prières, images de héros et de grands hommes, emblèmes de la Nation, références à la Science… Le but est de s’approprier le prestige d’une valeur positive ou, au contraire d’associer l’adversaire à la Barbarie, à l’Archaïsme, au Fascisme.

– L’appel à la Peur est également très commun : la nation est en péril, nous subissons une invasion invisible, la tyrannie est à nos portes, la violence monte, le pays a perdu confiance en lui. La seule solution est de voter X ou de soutenir Y. Avantage collatéral, la technique d’évocation du péril peut se combiner avec celle du Bouc Émissaire : si tout va si mal, c’est de la faute des étrangers, des capitalistes, des militaristes, des comploteurs…

Ces techniques de manipulation passent essentiellement par le contenu linguistique du message (les travaux de l’IPA ne se penchent guère sur les pouvoirs de l’image) et par la manipulation de relations affectives. D’autres techniques sont proches de la sophistique et qui, elles, jouent sur le développement du raisonnement.

– Syllogismes faussés. Il s’agit de mener à une conclusion à partir de prémisses faussées ou de retirer de fausses conclusions de prémisses vraies. Vous êtes anticommuniste, Hitler l’était aussi, donc vous êtes fasciste. Vous voulez contrôler la détention d’armes, or tous les régimes dictatoriaux ont interdit à leurs citoyens de posséder des armes, donc vous voulez établir une dictature.

– Prédictions. Il suffit de raisonner en poussant à bout une tendance constatée. En prolongeant les courbes on peut démontrer que la population carcérale sera supérieur à celui des victimes d’ici X années ou qu’en l’an Y, le nombre de couples divorcés sera supérieur à celui de la population en âge de se marier. C’est en vertu de prédictions de ce genre que l’URSS allait dépasser militairement les USA, l’augmentation du PNB ramener le temps de travail à une heure par jour, les hommes débarquer sur Mars en 1990, les réserves d’aluminium et de pétrole être épuisées avant la fin du XX° siècle…

Si les techniques décrites ne sont pas d’un raffinement théorique extrême, la grille est utilisable par le citoyen moyen auquel les bons docteurs de l’IPA recommandent de contre-mesures de bon sens sous forme de question à se poser sur les discours de propagande et ses intentions.

Ainsi Clyde Miller de l’IPA expliquait qu’il fallait éduquer les enfants dès l’école à résister à la propagande qui agit essentiellement à travers quatre leviers :

– Levier d’adhésion (virtue device) qui fait accepter une personne, une idée ou un parti comme bon en l’associant à des mots ou symboles « bons »

– Levier de rejet « poison device) qui pratique l’opération inverse avec des symboles du mal ou de valeurs détestées.

– Levier d’autorité (testimonial device) qui récupère le prestige d’un homme ou d’une institution ou la valeur exemplaire d’un cas pour faire approuver ou rejeter une idée ou un groupe.

– Levier de conformité (together device) qui fait appel au poids de la masse des partisans ou à l’appartenance à une entité supérieure, Nation, Église pour obtenir l’adhésion à des thèmes.

Cette sympathique pédagogie de la liberté, même si elle n’est pas très sophistiquée, a eu le mérite de fournir des cadres de pensée à des « activistes » au sens américain : des militants, des think tanks qui, aujourd’hui encore, continuent à jouer une utile fonction de chiens de garde des médias et de dénonciateurs des « industries du mensonge ». Et, accessoirement, de nous fournir certaines des meilleures sources d’information.

Sur la propagande voir : 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7,
8, 9, 10

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