La violence des images II

La violence des images ne se réduit pas aux images de la violence. Nous avons vu comment les images (et en particulier celles, plus réalistes, du cinéma et de la télévision) étaient facilement jugées criminogènes. Des théories leur attribuent un dangereux pouvoir de faire faire (et surtout de faire accomplir des crimes) et l’expliquent par plusieurs facteurs : contagion, fascination, imitation, excitation ou simplement banalisation (par leur omniprésence ces images brutales abaisseraient nos défenses et faciliteraient le passage à l’acte des plus agressifs ou des plus frustrés)… Nous avons vu qu’aucune unanimité scientifique ne se dégageait à ce sujet.

Mais il est d’autres sortes d’images qui exercent un effet comparable à la violence, des images qui traumatisent. Elles infligent comme des coups, des injures, des humiliations, des blessures psychiques à des populations entières. Ces représentations-là peuvent susciter une violence physique en réaction, mais elle est toujours vécue par ses auteurs comme une réponse à une violence première et insupportable.

De telles images peuvent montrer des faits objectivement violents : l’effondrement des Twin Towers, par exemple avec leurs milliers de morts carbonisés. Mais il s’y ajoutait une violence intentionnelle et symbolique. Comme l’avait déclaré ben Laden lui-même, il s’agissait de frapper les « icônes » de l’Occident, de renverser ses idoles, de détruire ses nouvelles tours de Babel, de mettre à bas les symboles de l’orgueil, de l’argent, de la mondialisation…

Il peut aussi s’agir aussi de représentations en apparence plus innocentes ; certaines prétendent se placer à un second degré d’interprétation : caricature, détournement, parodie…

Les fameuses caricatures danoises de Mahomet le démontrent surabondamment. L’effet de choc qu’elles ont engendré se prête à plusieurs lectures. Il y a d’abord le blasphème que constituerait une figuration du Prophète (argument qui ne nous semble guère fondé en théologie : il n’y a rien dans le Coran qui interdise à des non-musulmans de représenter Mahomet).

Il y a ensuite l’injure faite à tous les musulmans. Celle-ci repose pour une part sur l’imputation faite (ou présumée faite) aux musulmans d’être « tous des terroristes » (le turban de Mahomet transformé en bombe). Il y a là un paradoxe : ce qu’il y aurait de violent et de blessant dans cette image, c’est précisément le fait qu’elle accuserait implicitement une religion d’être violente par nature. D’autre part, « rue arabe », à tort ou à raison, a très douloureusement ressenti dans ces images la volonté de rabaisser musulmans en tant que groupe, de les traiter comme on n’oserait pas traiter d’autres religions. La violence de la caricature – violence toute relative selon celui qui l’interprète – tient donc au fait qu’elle représente ce qui est irreprésentable, aux valeurs qu’elle donne à cette représentation et à la façon dont elle s’adresse à une communauté.

Dans d’autres cas, des croyants se déclarer choqués par une certaine figuration de l’objet de leur foi ou par son contexte. Ainsi, le très sensuel détournement de la Cène de Léonard de Vinci par la photographe Brigitte Nidermaier pour une publicité de vêtements est mis en cause par l’épiscopat à la fois comme blasphème, injure, détournement commercial d’un acte fondateur. Un arrêt du tribunal parle, lui, d’une « intrusion agressive et gratuite dans les tréfonds des croyances intimes (des catholiques). »

L’agression ressentie dans les deux cas révélerait donc le pouvoir allégorique de l’image (nous éviterons le mot « symbolique » pour éviter toute confusion avec la fameuse « violence symbolique » de Bourdieu). Une certaine façon imagée de représenter une idée abstraite (l’islam, l’oumma, le christianisme, la communion…) constituerait donc une violence. Celle-ci se mesurait à la blessure psychique éprouvée par ceux qui s’identifient à certaines figures ou se projettent dans une identité collective.

Elle aurait donc deux composantes, ou deux pôles. L’un est idéologique au sens large : l’image incriminée véhicule un jugement de valeur implicite et impose une certaine image du monde. L’autre ressort à la relation : l’image s’adresse à certains d’une façon qui les rabaisse à leurs propres yeux. Un des aspects les plus délicats de l’interprétation de ces images, notamment par les tribunaux, est d’ailleurs le passage de l’un à l’autre niveau. Où commence la libre expression d’une opinion, formulée par des images et non par des mots, une opinion relative au statut de la femme dans le christianisme ou à l’incitation à la guerre sainte dans certains versets du Coran ? Où commence l’injure et la diffamation d’une collectivité, identifiée justement par le fait qu’elle croit rigoureusement le contraire et tient pour sacré ce que le dessin présente comme critiquable ?

Quitte à choquer les croyants, il faut rapprocher cette extension de la violence à la figuration du sacré de celle du sexuel.L’évolution du discours (voire de la jurisprudence) sur l’obscénité et la pornographie est frappante. Jusqu’à une date récente, il était convenu qu’il fallait interdire certaines représentations sexuelles trop explicites (au moins aux mineurs) parce que de telles choses étaient jugées objectivement choquantes. Leur vision risquait de provoquer des désordres et contrevenaient aux normes, que l’on croyait non moins évidentes, de la décence. Ceci reposait sur la notion que chacun éprouve par nature une certaine pudeur et que celle-ci engendre un sentiment de gêne ou de honte devant le spectacle trop cru du sexe.

Or le nouveau discours anti-pornographique a singulièrement évolué, surtout outre-Atlantique sous l’influence des féministes américaines. Il tend à incriminer la pornographie, moins pour ce qu’elle a de sexuel, mais pour ce qu’elles y voient de violent à l’égard de femmes : leur image dégradée (des bêtes de sexe toujours soumise), l’apologie du mâle brutal et triomphant, la réduction du sexuel à la gymnastique copulatoire, etc.. Ce qui serait mauvais dans la représentation, ce serait l’exploitation à la fois commerciale, et morale. Pour des féministes, les hardeuses utilisées comme de la viande représentent toutes les femmes subissant l’exploitation machiste. Des scènes érotiques qui délivreraient un autre message (par exemple d’apologie du plaisir et de la découverte du corps), ou auraient une dimension esthétique, resteraient licites. L’interdiction se justifierait alors par la violence subie par procuration par toutes les femmes en tant que telles voire par la violence encouragée par l’idéologie implicite de la pornographie.

Le même argumentaire peut se transposer aux enfants : la pornographie heurte leur sensibilité, contraire leur développement psychique harmonieux, leur suggère une vision barbare des relations entre sexes.

L’ambiguïté de l’image, renvoie finalement à celle de la violence. C’est initialement une force excessive ou déréglée (l’origine étymologique « vis » force, puissance). Mais elle se définit aussi par son caractère illégitime.Tantôt, on y voit une force dont l’exercice produit une destruction, blessure, mort ou contrainte (par la crainte d’un dommage). Elle brutalise les corps ou soumet la volonté. Et cela, qu’elle soit juste, injuste ou nécessaire…Tantôt on l’identifie une force qui n’obéit pas aux lois (de la Nature ou de la Cité) et qui viole des droits ou des volontés.

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