Caricature et prohibition de l’image

Au moment où la vague d’émotion engendrée par l’affaire des caricatures se transforme en dangereux délire, et permet toutes les exploitations politiques il faut revenir sur les motifs de cette réaction, y compris théologiques

On en avance généralement quatre :

– Le contenu « idéologique » de la caricature représentant Mahomet avec une bombe en guise de turban. Elle contribuerait à nourrir la confusion islam = terrorisme et donc le thème du clash des civilisations. Bien entendu, cette caricature était passablement stupide et l’analyse qui la sous-tend plutôt ambiguë. Mais, en une période où même George W Bush répète le mantra « ne faisons pas d’amalgames, l’islam n’est pas l’islamisme ni le terrorisme », la liberté d’expression continue à inclure celle de dire ou de dessiner des choses stupides ou simplificatrices. Par ailleurs, brûler des consulats pour prouver que l’on n’est pas terroriste est aussi contre-productif que d’incendier des voitures pour démontrer que l’on n’est pas de la racaille et afin de réclamer le respect.

– Le caractère insultant de l’image pour tous les musulmans. Là encore, il n’est pas question de nier l’émotion sincère que peut éprouver un vrai musulman devant toute attaque envers le prophète. Elle est tout aussi sincère que celle d’un Juif qui voit Israël traité d’État nazi ou celle d’un catholique confronté à des plaisanteries sur la sexualité du pape ou à une image mêlant crucifix et croix gammée. Mais quelle émotion faut-il privilégier : celle du descendant d’esclaves qui s’indigne que l’on parle des bienfaits de la colonisation ou celle du fils de pieds-noirs ou de harkis ? Celle de l’homosexuel qui se sent stigmatisé ou celle du monothéiste dont la religion condamne, après tout, le péché de Sodome ? Celle du musulman qui ne supporte pas que l’on « stigmatise » le mariage islamique ou celle de la féministe ? La compétition des victimes et l’invocation récurrente des droits de la souffrance comme critères politiques trouvent ici leur limite. Et surtout on en mesure aujourd’hui les conséquences pratiques : qui oserait encore tourner «La vie de Brian » ? Qui osera rééditer demain « le Fanatisme ou Mahomet» de Voltaire ?

– La représentation du prophète serait insupportable pour des musulmans (et à plus forte raison dans une caricature). Or cette prohibition est loin d’être unanime dans l’Oumma. Certaines traditions prohibent toute représentation d’hommes ou d’animaux (voir plus loin), d’autres représentent la figure humaine, y compris celle du Prophète, d’autres enfin, comme dans certaines miniatures, représentent des visages, mais masquent celui de Mahomet au moyen d’un voile ou d’une flamme.

– Dernier élément : l’iconophobie supposée de l’Islam, son refus général des images. Là encore, il faut nuancer, surtout en une époque où même les pays wahabites ont la télévision et où, même les talibans qui en principe interdisaient la musique, la photo et le cinéma, ne détestaient pas poser pour l’objectif. La prohibition de l’image dans l’islam (à rapprocher de celle du judaïsme ou de la « querelle des icônes») se base sur quelques hadiths où le prophète qui, par exemple, se méfie des maisons où il y a des images. Dans les faits, la prohibition – toute relative- des représentations dans l’islam reflète plusieurs reproches qui lui sont faits y compris par d’autres religions :

– la représentation est un acte d’orgueil démiurgique. Créer des images, c’est d’abord créer, donc rivaliser avec le Créateur. Au pire, produire de faux dieux pour les adorer (le risque d’idolâtrie obsède particulièrement l’islam et le judaïsme

– l’image souffre d’une sorte de déficience sémantique : elle représente mal. En dépit de l’argument qui veut qu’elle rende la notion du divin accessible au pauvre ou au naïf, l’image (ou la représentation, ou dans certain cas, le seul fait de nommer) appauvrit l’ineffable, le divin, L’image en particulier anthropomorphique ferait obstacle à une véritable intelligence de la transcendance, le matériel traduisant mal l’immatériel.

– L’image excite le désir, pousse au péché et détourne notre amour vers les choses terrestres.

Dans tous les cas la pratique de l’islam a du composer à la fois avec le besoin humain de se représenter visuellement ce qu’il aime et avec la prolifération technique des images. Que ce soit à travers la miniature persane (donc dans le monde chiite) ou par les décrets des oulémas qui ont fini par accepter le cinéma ou la télévision, pourvu que leur intention soit pédagogique l’image a toujours fini par triompher. Comme nous l’avons analysé ailleurs , même les salafistes d’al Qaeda croient au pouvoir pédagogique de l’image.

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