Retour à la rhétorique

Cet art antique casse encore des briques

Si la rhétorique a aujourd’hui pris des connotations péjoratives (un discours emphatique et ronflant ou encore des arguments spécieux) la vocation originelle de cette méthode pour « bien dire et persuader » selon la définition d’Aristote a longtemps été à côté de la grammaire (parler selon les règles de la langue) et de la logique (parler selon les règles de la raison), de s’exprimer en accord avec les règles de l’efficacité. La rhétorique, telle qu’enseignée jusqu’au XX° siècle dans la tradition européenne,évoque une collection de figures aux noms compliqués (les tropes comme l’allégorie, l’ellipse, l’hyperbole ou l’oxymoron) ou d’un art de composer les discours selon une structure rigide. Elle a dérivé vers la stylistique et l’éloquence. Et plutôt vers le « beau parler », celui qui vaut l’admiration ou les suffrages

Mais au moment de son invention la rhétorique a un usage stratégique et pratique. Il s’agit d’abord de gagner au tribunal contre un adversaire (elle née en Sicile dans le cadre de procès immobiliers). Cet art de vaincre par le convaincre sera formalisé par des auditeurs qui notent les « trucs » qui réussissent et les mémorisent.

L’idée sera appliquée aux débats politiques : comment emporter le suffrage des auditeurs dans un débat qui porte sur la décision juste à prendre pour la Cité. Enfin à ces deux genres, judiciaire et délibératif, s’ajoute le genre épidictique qui est celui de montrer qu’un personnage ou une chose est supérieur à l’autre. Ce dernier usage de la rhétorique consiste à faire l’éloge ou à diriger les préférences (ce qui est différent de démontrer qu’une chose est vraie ou condamnable comme devant un tribunal ou de faire pencher en faveur d’une option comme devant l’agora).

Aristote enseigne que l’orateur efficace doit jouer dans trois registres. Il y a celui du logos : il s’agit d’amener à certaines conclusions à partir d’arguments et de raisonnements. Il y a le pathos : la parole a le pouvoir d’émouvoir, de mettre le destinataire dans certaines prédispositions psychiques. Il y a enfin l’éthos qui dans le contexte de la rhétorique joue sur l’autorité morale de l’orateur et de sa cause et met à son service les valeurs partagées avec l’auditoire. Filer un brillant syllogisme, émouvoir, s’appuyer sur des croyances, voilà qui suppose plus que la mise en oeuvre mécanique des figures de style.

La rhétorique au sens large est donc à la fois art d’argumenter (et donc d’amener autrui à penser certaines choses) art de séduire (lui faire éprouver), art de s’imposer (en s’appropriant les ressorts d’un pouvoir et d’une autorité) mais aussi art de vaincre un contradicteur, art de compétition..

Bien entendu l’ancienne rhétorique correspond à un cadre précis : une civilisation de la parole entre égaux où la conquête du suffrage de l’auditeur, que ce soit au tribunal, à l’assemblée ou dans une controverse a grande valeur, comme est estimée l’esthétique du discours. C’est aussi une culture du combat, qui estime autant le courage que la ruse, qui prise la stratégie et le stratagèmes, qui exalte les vainqueurs.

Le cliché de l’orateur aux pieds de l’Acropole enflammant l’ardeur des citoyens ou celle du malin sophiste démontant à des gogos ébahis que le rapide Achille ne dépassera jamais la tortue à la course offre bien des contrastes avec l’image de la propagande moderne. Un art de la parole seule, proférée dans des circonstances et des lieux précis, d’une parole qui devient facilement dialogue, éristique ou maïeutique reste à la fois humain et artisanal par rapport aux moyens industriels de la propagande du XX° siècle. Celle-ci mobilise tous les médias du cinéma à l’affiche pour faire de ses victimes de vrais robots obéissants, elle envahit leur vie privée pour

s’assurer le contrôle de leurs pensées à chaque instant. La petite musique de l’orateur solitaire semble peser de peu de poids par rapport aux grosses machines symphoniques qui font défiler et chanter des milliers de partisans, à Nuremberg ou sur la place rouge.

Par ailleurs la rhétorique est un art de l’immédiat, efficace dans le seul contact direct, nous dirions aujourd’hui « en présentiel », face à un interlocuteur en train de former son jugement et qui en est conscient. Et conscient que l’on cherche à l’influencer.. La rhétorique se situe enfin principalement dans le domaine de l’argumentation et du changement d’opinion : il s’agit de vaincre une résistance, mais aussi de lutter par l’argument fort contre l’argument faible (celui qu’énoncera l’orateur adverse, ou l’objection que peut se faire l’auditeur in petto). S’il arrive à un orateur d’être un menteur, la manipulation en amont des faits bruts, leur éventuelle mise en scène, la capacité d’amener l’interlocuteur à être informé ou pas, sans parler de la censure n’ont rien à voir dans la rhétorique en soi.

Celle—ci intervient au moment X où commence le procès, la controverse ou le discours, et s’adresser à des interlocuteurs qui ont à peu près la même connaissance que l’orateur de la réalité à laquelle il est fait référence. Et la rhétorique est rangée au magasin des accessoires quand l’orateur se tait. La propagande, elle, agit aussi en amont par la manipulation cognitive des informations accessibles et en aval en « suivant » le convaincu néophyte pour le confirmer dans sa nouvelle croyance. La propagande moderne suppose un véritable environnement d’idées et d’images qui englobe littéralement chaque moment de la vie du citoyen

Toutes ces réserves faites, reste que la propagande moderne et ses dérivés ne peuvent s’éclairer que par rapport au poids de la rhétorique dans la tradition européenne. De celle-ci nous avons conservé l’idée qu’il existe l’équivalent des psychagogia, des techniques pour agir sur l’esprit d’autrui. Et que ces techniques peuvent être recensées, enseignées, reproduites. Nous en avons sans doute aussi conservé une tendance un peu simplificatrice à les énumérer sous forme de « recettes » voire à penser en termes « cause-effet » : tel argument, telle figure produit tel effet de conviction. Toute les démarches scientifiques ou para-scientifiques visant à percer le mystère de la persuasion, que ce soit pour s’en préserver ou pour la reproduire à sa guise, ne se seraient sans doutes pas possibles sans cet arrière-plan. Et quand, dans les années 60, Roland Barthes relance ou remet à la mode la rhétorique comme l’instrument le plus apte à éclairer les mécanismes de la publicité, il ne fait que lui rendre justice.

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