La Bibliothèque numériques est-elle possible ?

Un débat médiologique

La Bibliothèque numérique est-elle possible ?

Débat à la Bibliothèque Publique d’Information du Centre Georges Pompidou

mercredi 30 novembre 2005 à 19h

Centre Georges Pompidou, Foyer, petite salle

avec

Jean-Noël JEANNENEY, président de la Bibliothèque nationale de France,

Gérald GRUNBERG, directeur de la BPI,

Patrick BAZIN, directeur de la bibliothèque municipale de Lyon

Michel MELOT, ancien président du Conseil supérieur des bibliothèques

Jean-Noël Jeanneney, dans son ouvrage Quand Google défie l’Europe, a montré les dangers d’une bibliothèque universelle dont le caractère illimité évacue tout critère de sélection explicite et privilégie l’accès à quelques titres dont l’ordre peut être lié à toutes les manipulations. Comment trouver, dans ce monde infini, un chemin qui ne soit pas déjà déterminé par des calculs tenus secrets ? Comment faire de la bibliothèque numérique un outil choisi et non subi, raisonné et non aveugle, un outil de liberté et non de servitude ? Le projet Google de « bibliothèque universelle » a été vécu par les autorités françaises comme un défi à relever. Mais ces réactions fort légitimes ne sauraient nous faire oublier que le passage de l’ordre du livre à l’ordre numérique, qui bouleverse les notions d’oeuvre, d’auteur, de lecteur et de savoir, est un changement de monde, comme l’écrit Patrick Bazin.

Le monde numérique prend ses données directement dans les documents d’origine, pour constituer des ensembles non clos, totalement insoucieux de leur contenu. Nous avons quitté l’ère des catalogues, qui indexent les ouvrages en fonction de critères qui leur sont ajoutés, ainsi que celle des corpus, qui furent à l’origine du codex enserré dans ses couvertures. Avec lui, on passe d’outils qui enveloppaient et stabilisaient le savoir à un système infini, ouvert et renouvelable. Ce que le savoir numérique met en cause, c’est ce sentiment délicieusement contradictoire et typiquement humaniste d’un ordre caché dans le chaos, écrit P. Bazin. Il met en cause la croyance, héritée du monde du livre, selon laquelle la réalité elle-même, malgré sa complexité, est organisée en un seul système hiérarchisé et cohérent. Il nous fait renoncer définitivement à l’illusion de la complétude et à la conception de la connaissance comme approche progressive et toujours imparfaite d’une vérité finale.

Le bibliothécaire n’est pas démuni devant cette situation nouvelle. La bibliothèque, contrairement au livre, est ouverte, infinie et depuis longtemps multilingue, multidisciplinaire et multimédia. Le bibliothécaire pratique la métalecture, cette lecture non des livres mais de leurs ensembles, à travers leurs indexations. La bibliothèque est bien l’espace paradigmatique où s’incarne le mieux, en raccourci, l’ordre du livre : un espace où le partage d’une même culture suppose paradoxalement plus de diversité. La bibliothèque est peut-être le meilleur lieu pour observer et gérer la cohabitation des deux mondes de l’imprimé et du numérique.

La notion même de « bibliothèque universelle » est en contradiction avec le monde numérique. La numérisation de bibliothèques entières de livres imprimés, si l’on ne peut en contester l’utilité immédiate, ignore largement la spécificité de ce savoir « jetable ». Ne faut-il pas alors, plutôt que d’opposer entre eux des projets de bibliothèques numériques plus ou moins gigantesques ou plus ou moins pertinentes, rechercher les outils nouveaux qui, tels les « lieux de mémoire », nous permettront de circuler librement, physiquement et intellectuellement dans ce nouveau monde sans limite, et, comme le demande Patrick Bazin, imaginer des modes de médiation et de transmission évoluant avec les usages qui en sont faits ?

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