Territoire et terrorisme

Lire les textes jihadistes

À force de répéter que le terrorisme est devenu planétaire, qu’il est la face obscure de la mondialisation, et qu’al Quaïda est une organisation transnationale en réseau, il est tentant d’oublier combien la notion de territoire (terre d’Islam – pays de la guerre ou ennemi proche – ennemi lointain) reste fondamentale pour les jihadistes. Une erreur à corriger en lisant leurs textes enfin disponibles grâce à Gilles Kepel.

Il semblait jusqu’à ces dernières années que la notion de Terreur soit nécessairement liée à celle de territoire. Nous appelons territoire la coïncidence d’un espace physique (un pays, une province, …) et d’un espace symbolique investi de croyances et significations ( la République française une et indivisible, la terre du peuple corse colonisé, zone libérée ou zone occupée, la terre sacrée de nos ancêtres, la patrie du socialisme…).

La terreur d’État a toujours eu pour but de désarmer toute velléité de résistance sur une zone contrôlée par l’armée ou la police. Le terrorisme révolutionnaire de renverser un État. Le terrorisme indépendantiste ou anticolonialiste de chasser l’étranger de son foyer. Quant au terrorisme international dans les années 70 à 90, s’il frappait indifféremment à Munich ou à Paris, c’était chaque fois pour internationaliser un conflit (Palestine, Iran, Algérie…), et notamment pour contraindre l’opinion mondiale à cesser de souvenir tel ou tel gouvernement oppresseur. Les choses ont-elles vraiment changé avec le terrorisme islamiste ?

À cette question et à beaucoup d’autres nous trouvons la réponse dans une lecture indispensable : « Al Quaïda dans le texte », dirigé par Gilles Kepel (PUF, 2005). L’ouvrage a surtout pour mérite de traduire les principaux textes de ben Laden lui-même, d’Abdallah Azzam qui fut son mentor en Afghanistan et reste sans doute le premier théoricien du jihad mondial, d’Ayman al-Zawahiri, l’idéologue issu des frères musulmans d’Egypte, considéré comme le numéro deux d’al Quaïda et qui pourrait bien en être le vrai chef. Et, pour terminer Moussab al-Zarqawi qui n’est certes pas intellectuel, mais dont la férocité en Irak, assassinats d’otages et attentats contre les chiites, a fait une icône médiatique de la Terreur. Pour la petite histoire, on rappellera que la dénomination al Quaïda n’a pas été initialement adoptée par les partisans du jihad contre les juifs et les croisés, mais prise par erreur par un juge américain pour désigner l’organisation. Al Quaïda signifie « base » avec toutes les ambiguïtés de ce terme : base militaire (celle par où passaient les mouhadjidines volontaires en Afghanistan), base de données informatiques, base territoriale au sens de foyer ou sanctuaire d’où mener le jihad mondial)…

Cette anthologie des théoriciens que nous réclamions depuis longtemps démontre la vanité de la plupart des interprétations de la stratégie d’al Quaïda. Les islamistes ne sont pas des « nihilistes » poussés par une fureur aveugle, ni leur férocité un symptôme de l’exaspération du Sud face aux dégâts de la mondialisation. Ces gens suivent une logique, à la fois logique du licite et de l’illicite, eux qui prétendent ne faire qu’obéir au Coran, et logique historique de restauration de l’Islam du temps des « glorieux ancêtres » Pour eux le présent n’est qu’une répétition du passé. En témoignent leurs multiples allusions aux batailles du prophète, aux croisades, aux invasions mongoles…, ce qui ne les empêche pas de penser en termes de modernité, de technologie, de guerre financière et, bien sûr, de médias… Les auteurs du livre ont raison de souligner que pour eux, scène militaire et scène médiatique sont d’égale importance.

À la fois gens de l’écrit, obsédés par l’interprétation du texte, et gens de l’image, capables de théoriser et de planifier l’impact télévisuel de leurs actions, les jihadistes posent une question dont la réponse s’éclaire autant par leurs gestes spectaculaires que par leurs fatwâs et commentaires. Parler de leur violence sans en voir l’arrière-plan de jurisprudence et l’intention « pédagogique », c’est n’y rien comprendre.

« Sachez que viser les Américains et les Juifs sur toute la terre, en long comme en large, est le premier des devoirs et la meilleure des bonnes oeuvres pour Dieu (qu’Il soit exalté !) ; je vous recommande de vous rassembler autour des oulémas sincères, comme des prêcheurs dévoués et actifs… » dit ben Laden.

Certes les quatre « auteurs » ne sont pas en accord sur tout. Ainsi, Azzam prétendait l’islamisme dans un seul pays, en créant des « bases solides » tandis que ben Laden prône des attaques contre le coeur de l’ennemi juif et croisé … Les mauvaises langues prétendent même que le second a fait assassiner le premier en 1989 à cause de ce désaccord stratégique. Zawahiri persuadé que l’établissement d’un État islamique authentique est inséparable de la lutte internationale n’est pas pour rien dans l’orientation de ben Laden.

De plus, il semblerait que le même Zawahiri qui multiplie les apparitions télévisuelles depuis quelques mois désapprouve les massacres de chiites en Irak, à supposer le texte récent par lequel il blâme le maximalisme de Zarqawi soit authentique.

Mais, en dépit des déviations et querelles doctrinales, les jihadistes partagent le même imaginaire et les mêmes références. Et le même but : libérer la terre de la mosquée al Aqsa (Jerusalem) et celle des deux sanctuaires (la Mecque et Médine), prélude à la reprise du grand jihad offensif qui rétablira le califat.

La première certitude est qu’il ne se considèrent pas comme terroristes au sens occidental : un groupe politique utilisant la violence au service d’une idéologie et pour détruire ou contraindre une État. Dans leur optique, il n’y a pas de différence entre un soldat obéissant à une autorité politique et un combattant sans uniforme, entre un guérillero des campagnes et un terroriste des villes, entre tirer un missile Stinger sur un tank russe et précipiter un avion sur les Twin Towers, … Il n’y a pas non plus de différence essentielle entre la prédication et le combat. Un attentat n’est jamais qu’un avertissement au impies, un « message dépourvu de mots » comme le qualifient ben Laden et les auteurs de l’attentat du 7 juillet 2005 à Londres. En retour, proclamer l’islam implique le passage à l’acte car le jihad est un devoir individuel. Ces pan-islamistes se voient plus comme des militaires que comme des révolutionnaires, pensent en terme de territoire plus que de système. Ils parlent ainsi de la bataille de New York ou de celle de Londres, là où nous parlons des attentats du 11 Septembre 2001 ou du 7 Juillet 2005

Pour eux, il y a une lutte planétaire unique (dont on ne sait plus très bien si elle commence en 1258 à la chute du califat de Bagdad, à la fin de l’empire ottoman ou à la fondation d’Israël). Son enjeu porte moins sur l’avènement d’un régime politique que sur la libération des territoires musulmans. Il n’y a que deux camps. D’un côté l’Oumma (ce qui rend toute question de nationalité sans signification et retire la moindre légitimité au nationalisme arabe), de l’autre les Juifs et les Croisés qui sont les envahisseurs. Les régimes qui n’obéissent pas aux principes de l’Islam, notamment ceux qui se réfèrent à la démocratie, fut-elle « inspirée par l’Islam » et ne considèrent pas qu’il n’est de loi que dans le Coran, pas dans la volonté du peuple, sont illégitimes. Sont ainsi complices objectifs des agresseurs tous les régimes laïques ou pro-occidentaux du monde arabe.

Ici intervient la notion de terre d’islam. Répondent à cette définition tous les territoires a majorité musulmane ou autrefois soumis à un pouvoir islamique. Ce qui inclut, outre la péninsule arabe, l’Irak (désigné comme « la Mésopotamie » pour ne pas reprendre les dénominations « nationalistes »), la Palestine, la Tchéchénie, le Liban…, mais aussi la Somalie, les Philippines, la Birmanie et al Andalus, l’Andalousie, puisqu’aux yeux d’un bon jihadiste la Reconquista achevée en 1492 et tout ce qui a suivi sont nuls et non avenus.

Le grief sur lequel reviennent sans cesse les théoriciens est simple : les Juifs et les Croisés ont envahi ces territoires et perpétré des massacres inouïs de musulmans. Et la loi naturelle, celle qui pousse les animaux à défendre leur tanière ou leurs petits, comme la loi divine imposent donc de se défendre. Il s’agit « d’appliquer la loi révélée et de libérer la sainte Kaaba » prélude à l’unification de l’humanité sous la vraie religion, explique souvent ben Laden.

Il faut rappeler que ce dernier a décidé de combattre les Américains au moment de la première guerre d’Irak. Ben Laden n’était certes pas solidaire de Saddam Hussein, un tyran laïc, à ses yeux, mais considérait comme un péché inexpiable que des soldats juifs ou chrétiens puissent pénétrer en Arabie saoudite même sous le prétexte de la défendre contre les tanks irakiens. La « spoliation de la terre des deux sanctuaires » (une désignation préférable à Arabie Saoudite), donc de l’atteinte symbolique à la terre sacrée, le fera basculer du côté du jihad.

Le statut de l’Oumma dont tous les membres sont à la fois victimes solidaires et occupés détermine celui du jihad. Azzam, en particulier, théorise ce point fondamental : il y a le jihad offensif, qui vise à étendre l’islam sur la terre entière et qu’il faudra bien reprendre un jour et il y a le jihad défensif. Ce jihad-là est un devoir individuel de tout musulman, puisqu’il est en légitime défense. Devoir individuel veut dire qu’il ne peut pas le déléguer et que l’obligation compte parmi les plus fondamentales, voire constitue« la principale obligation individuelle » (Azzam), un pilier de l’islam. Celui qui refuse de s’y soumettre commet une des fautes les plus graves et toute la communauté islamique est actuellement en état de péché puisqu’elle tolère l’intolérable. Zarqawi a même des mots très durs pour les sunnites irakiens qui ne font pas assez d’opérations martyres, frappent par des moyens classiques de guérilla et cherchent à minimiser leurs pertes.

Le jihadiste qui, à nos yeux, commet un attentat contre des victimes innocentes est persuadé de ne faire que son devoir : les victimes, soigneusement classées selon une casuistique compliquée, sont complices d’un crime contre l’Islam. Le jus ad bellum et le jus in bello sont donc soigneusement balisés. Ainsi la question est longuement débattue de savoir si les vieillards, les aveugles, les « femmes communistes », les enfants, les sunnites « collaborateurs », les chiites et autres sont objectivement « utiles aux infidèles » donc bons à tuer.

La vision territoriale du jihad entraîne une autre distinction fondamentale entre l’ennemi intérieur, l’ennemi proche et l’ennemi lointain.

L’ennemi intérieur est celui qui occupe des terres d’islam : Afghanistan, Palestine, maintenant Irak. Le chasser est la tâche prioritaire. Après la défaite de l’URSS, Azzam voulait ainsi faire de l’Afghanistan la « base solide » (al Quaïda) d’une reconquête des terres musulmanes.

L’ennemi proche, en fait les régimes arabes corrompus. La question de savoir s’il fallait essentiellement édifier un État islamique au sein du monde musulman ou s’en prendre à l’ennemi proche est à la base de la rupture ben Laden / Azzam.

L’ennemi lointain, c’est l’Occident et surtout les USA. Il faut « brûler les mains de ceux qui allument des incendies chez nous. » (Zawahiri).

Ce dernier précise du reste les critères d’une bonne opération militaire : tuer beaucoup, constituer une opération martyre (les plus efficaces et les plus « gratifiantes » pour ses auteur qui gagent ainsi le Paradis), toucher des points sensibles du système adverse (donc avoir une forte valeur symbolique) et enfin « ne pas se limiter à l’ennemi intérieur ». Combattre sur sa terre sans porter la lutte jusqu’au cour du mal, c’est s’exposer à une nouvelle expédition d’Afghanistan et donc à la perte de ses refuges.

Un terroriste avons nous souvent dit, c’est un intellectuel qui prend ses idées au sérieux. Il est difficile d’illustrer cette rationalité instrumentale de l’idéologie et ce besoin d’argumentaires et de justifications mieux que par la lecture de textes fondamentaux. Le seul fait qu’il ait fallu attendre quatre ans après le onze Septembre pour pouvoir y accéder en français témoigne déjà de la faiblesse profonde d’un combat anti-terroriste : une stratégie qui ne pose même pas la question des objectifs de l’adversaire.

F.B. Huyghe

Le livre

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