Spin doctors et pouvoir d’État

Affaire Rove : la perversion du politique par la com.

La presse U.S. consacre ses premières pages à Karl Rove, alias «baby Genius», l’homme qui a fait G.W. Bush.Théoriquement simple conseiller en communication, Rove pourrait bien être un des principaux acteurs de la politique mondiale (et pas des plus respectables), par GWB interposé. Dire cela, ce n’est pas céder au romantisme facile (conseillers dans l’ombre, cabinets, secrets et conspirations), c’est rendre hommage au pouvoir des « spin doctors ». Et se demander à quel point la nature des démocraties occidentales change quand la production d’images remplace la décision politique et quand le souci des relations publiques prime sur celui du Bien public.

Remontons donc la chaîne compliquée des conséquences. Les médias US se passionnent pour l’affaire de la journaliste Judith Miller du New York Times. Ce grand reporter qui est tout sauf une ardente gauchiste (elle est plutôt proche des milieux néo-conservateurs) se retrouve derrière les barreaux pour avoir refusé d’indiquer les sources d’une information apparue en 2003 et depuis largement diffusée : l’appartenance de Valérie Plame à la CIA. Publier l’identité d’un agent clandestin est un crime fédéral. Au niveau 1, il y a donc un débat sur la liberté de la presse, sur le droit des journalistes à garder la confidentialité de leurs sources, sur les dangers que font courir les scoops révélant imprudemment, des faits dangereux pour quelqu’un ou susceptibles de provoquer des violences (cf. l’affaire des Corans de Guantanamo). Rappelons aussi que l’incarcération d’une journaliste dans ces circonstances est une première : aucun reporter n’a été en prison dans l’affaire du Watergate où avaient été révélés des secrets d’État autrement plus graves. Mais au-delà de liberté de la presse ou des questions de déontologie, c’est de la réalité du pouvoir que nous parle cette affaire ; Continuons à remonter la chaîne.

Au niveau 2, nous retrouvons Karl Rove. Il est accusé – à tort ou à raison, peu nous importe ici – d’avoir volontairement laissé filtrer cette information. Son intérêt : Valérie Plame de son nom de jeune fille est l’épouse de l’ex-ambassadeur Josef Wilson. C’était donc lui la cible.

Au niveau 3, apparaissent les raisons de déstabiliser le sénateur. Ici, il faut faire un petit effort de mémoire. Nous sommes en 2003 ; la campagne sur les Armes de Destruction Massive de Saddam bat son plein. Bush déclare sans le moindre élément crédible, tout au contraire, que « Le gouvernement britannique a découvert que Saddam Hussein cherchait des quantités significatives d’uranium en Afrique ». Où cela en Afrique ? au Niger où les agents du dictateur irakien étaient sur le point de se procurer le précieux enrichi, pour parachever leur programme atomique. Le nouvel Hitler était à deux pas d’avoir la bombe. À la même époque, Tony Blair ne déclarait-il pas que l’Irak baassiste était en mesure de déployer des armes de destruction massive en 45 minutes ? et Colin Powell ne pouvait-il pas présenter à l’Assemblée Générale des Nations Unies de nombreuses preuves, témoignages, photos satellites ou autres, que le boucher de Bagdad accumulait des armes nucléaires, biologiques et chimiques. Depuis, nous savons évidemment ce qu’il en est. En 2003,, il fallait défendre bec et ongles la thèse d’une frappe préemptive contre l’Irak justifiée par l’urgence du péril.

Or, justement l’ambassadeur Wilson avait mené une mission de vérification sur place en 2002 et conluait sans l’ombre d’un doute dans un article du New York Time du 6 Juillet 2003 que Bagdad n’avait jamais tenté d’acheter ce fameux uranium. Wilson devait donc être disqualifié. Un mensonge en entraîne un autre et la fabrication du mythe des ADM a suscité des gardiens sans pitié.

Cette affaire en rappelle une autre et un autre spin doctor. Allastair Campbell, surnommé « Ali le cynique », le gourou ès marketing politique de Tony Blair. Il n’avait pas moins contribué que son équivalent américain à la légende des ADM, mais avait été moins heureux (provisoirement) que Rove : après le suicide de David Kelly (le scientifique qui avait révélé à BBC le trucage des « ADM en 45 minutes ») Campbell a dû démissionner, servant visiblement de fusible à Blair en personne. Pour la petite histoire, rappelons que, de l’avis général de la presse anglaise, Campbell fur le Gepetto de Blair (comme Bush est le Pinocchio de Rove), tout aussi connu que son équivalent américain pour sa façon d’attaquer les journalistes hostiles, de gérer les bons journalistes par le Lobby System, par ses brillantes inventions dans la guerre du Kosovo en 1999, etc.

Ces deux scandales étonnent l’opinion française. Si certains se plaignent chez nous du poids du marketing politique et dénoncent l’État spectacle pervertissant la République les choses n’en sont pas là. Des personnages comme Seguela ou Pilhan voire aujourd’hui Claude Chirac peuvent certes beaucoup peser sur le message des hommes politiques, mais ils n’ont ni le pouvoir ni la sulfureuse réputation de leurs équivalents d’Amérique. Là-bas au contraire, le spin doctor est un personnage bien identifié. Des livres, des sites comme sourcewatch.org ou prwatch.org tiennent la chronique de leurs exploits et méfaits au quotidien. Ils apparaissent dans des films ou des téléfilms. Il est vrai que la fonction existe au moins depuis les années 1930 même si le mot lui-même « spin », n’a vraiment été popularisé qu’à partir de 1984 et du débat Reagan Mondale

Le spin doctor, officiellement conseiller en relations publiques reçoit bien d’autres surnoms : gourou, éminence grise, faiseur de présidents ou, mieux encore: docteurs Folimage. Spin ferait allusion à la torsion, à l’effet que l’on donne à une balle de tennis. Ce seraient donc ceux qui redirigent l’opinion, en lui donnant une impulsion ou une pichenette, en lui fournissant les bons slogans, les bonnes révélations, les bonnes images, en mettant en scène les bons pseudo évènements qui la redirigeront dans le sens souhaité. L’idée est donc qu’ils modifient un courant d’opinion ou une image. Initialement spécialisés dans la communication des partis politiques et des candidats, ils sont d’abord des experts ès l’élection. En ce domaine, ils pratiquent essentiellement une stratégie directe : celle qui consiste à « dire et faire dire du bien de… », à adapter le message de leur candidat aux attentes supposées de l’électorat, à cosmétiser l’apparence de leurs clients, à les rendre séduisant et populaires. Bref, ils ne font, à ce stade, que transposer les principes de la publicité ou du marketing dans la communication politique.

Ceci n’est déjà pas sans poser des questions sur le contenu du débat public, voire sur son absence de contenu s’il est vrai que la « vente » des hommes et des programmes politiques équivaut à celle du savon. Nous ne choisissons pas cette comparaison au hasard, puisque’aux USA la contribution du marketing politique au produit intérieur brut avoisinerait celle de la vente des détergents.

Mais le vrai problème commence sans doute quand les spin doctors emploient des stratégies indirectes : méthodes de décrédibilisation d’un concurrent, de désinformation, production d’événements et montage artificiel d’affaires pour défendre une cause (celle de la guerre juste, par exemple) ou pour en ruiner une autre. Le problème commence aussi quand l’impératif de séduction de l’opinion prime sur tout et quel’État devient une machine à gérer de l’image. Il devient crucial quand le « spin » devient aussi une façon de gérer la guerre

Le « spin », ce sont certes des « techniques », dont il faut juger de la moralité, de la légitimité politique et de l’efficacité, mais c’est aussi le symptôme d’une transformation de fond de la façon de gouverner.

Nous reviendrons dans d’autres articles sur les spin doctors : ils ne sont pas seulement les hommes des slogans et des paillettes, ni ceux des coups bas, ils constituent une des figures les plus révélatrices des formes modernes de l’influence.

FBH

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