Terrorisme : le nom de l’ennemi

Guerre idéologique et guerre symbolique

Ne parlons pas de guerre des civilisations : nous menons une lutte mondiale contre « l’idéologie du mal: », déclare Tony Blair neuf jours après les attentats de Londres. Un propos qui fait écho aux invocations par G.W. Bush de l’axe du mal, des evildoers (« ceux qui font le mal ») ou de « ceux qui haïssent la liberté »…, mais le thème renvoie aux premiers commentaires du même Blair le 7 juillet, dénonçant ceux qui tuent « au nom du Coran »dont il font une interprétation perverse. Dans le combat idéologique que le premier ministre britannique entend gagner la qualification de l’ennemi joue un rôle fondamental. Comment le nommer ?

Al Quaïda ? Ce nom a été choisi par un juge américain pour désigner l’entité qui fédère divers groupes dont certains plus anciens (les frères musulmans d’Égypte, par exemple) dans le « jihad contre les Juifs et les Croisés » et par allusion à la « base » par où passaient les mouhadjidines qui s’entraînaient en Afghanistan. C’est une désignation commode pour les médias mais qui reflète mal la réalité organisationnelle du réseau terroriste.

Les « islamistes » ? Le terme est trop proche d’islamiques…

Certains parlent de « nihilistes », ce qui n’a guère de sens. Car les kamikazes du 11 Septembre ou du 7 Juillet ne voulaient certes pas « tout détruire » et n’agissaient pas par désir de néant. Ils croyaient au contraire oeuvrer pour le Bien, conformément aux ordres de leur Créateur, en état de légitime défense face à l’agresseur occidental, et de manière « licite » au sens islamique pour gagner le statut envie de chahuda, martyrs. Loin de croire que «tout est permis », ils se soumettaient à toutes sortes de règles et interdits et voulaient établir le règne de Dieu sur terre. Sauf à faire de nihilistes le synonyme de « fanatiques », le mot ne signifie rien dans ce contexte.

Pour notre part, nous avons choisi le terme de jihadistes pour parler de ceux qui se croient en effet engagés dans une guerre planétaire et mystique. Cela évite d’énoncer des truismes comme « ils sont mauvais car leur intention est mauvaise ». Par ailleurs l’idée de jihad renvoie précisément à l’idée de libération du territoire (la terre de l’Oumma occupée par les Juifs et les Croisés) dont se réclame le groupe Abou Hafs al-Masri phalange Europe qui revendique l’attentat du 7 juillet sur Internet. Il exige le départ de troupes étrangères d’Irak et parle de la « bataille sanglante », de la « guerre d’Angleterre » et de la « légitime défense des musulmans en réponse aux exactions commises à leur encontre du Golfe au Maghreb ». Certes, l’authenticité du contenu n’est pas prouvée, mais la phraséologie est familière : la terre occupée, la légitime défense, le prix du sang. Ou plutôt la libération du territoire et le principe d’auto-défense (l’idée « qu’ils ne font que se défendre » est plutôt la règle que l’exception chez les groupes terroristes) comme constituant une justification « naturelle » au terrorisme, justification qui renvoie à une dimension spirituelle : l’obgligation de jihad, et l’extension de la vraie foi.

Le terrorisme – qui est, répétons-le, une méthode et non une doctrine en soi – se caractérise suivant la formule souvent répétée de Raymond Aron par la recherche d’effets psychologiques supérieurs à ses effets physiques. Un terrorisme sans violence serait du bavardage ; à l’inverse le terrorisme ne peut se réduire à sa puissance de destruction. Pour lui, le ravage fait message et le théâtre des opérations est un théâtre tout court. Quand le résultat militaire de ladite violence importe plus à ses auteurs que sa signification symbolique, il faut parler guérilla, émeute ou guerre de partisans. Le terroriste, lui, théorise et interprète. Quand il tue un homme, il veut tuer une idée et en proclamer une nouvelle. Ceci vaut depuis la « propagande par le fait » anarchiste de la Belle Époque jusqu’à la Terreur d’anathème et de prédication que pratiquent les jihadistes.

Ces faits n’ont pas échappé aux contre-terroristes intelligents. Outre la lutte par les armes, ils ont toujours mené une guerre pour la persuasion ou plutôt pour l’interprétation (y compris en l’occurrence l’interprétation théologique correcte du Coran). Il s’agit en effet d’imposer une lecture des faits inverse de celle du terroriste. Encore faut-il bien comprendre quelle est son intention

Dire que celui-ci « veut terroriser » n’est qu’une partie de la réponse : un général ne cherche-t-il pas aussi à terroriser son adversaire ? Et une bombe tombée du ciel ne fait-elle pas aussi peur que celle qui explose dans un autobus ?

Ajouter que le terroriste veut influencer les gouvernements et les peuples ou les contraindre par la terreur n’est pas faux non plus, mais n’éclaire pas davantage. On ne peut qu’admirer les Londoniens interviewés par les médias et qui répètent à l’envi : nous cèderons pas…, nous avons résisté au Blitz pendant la guerre.. si nous changions nos habitudes ou si nous montrions notre peur, nous ferions exactement ce que veulent les terroristes… Tout ceci est courageux (mais nous n’avons pas souvenir que les Madrilènes aient été beaucoup plus couards après les attentas du 11 Mars 2004) et il est vrai qu’une panique de la population londonienne serait un bénéfice collatéral dont il faut priver les poseurs de bombes. Mais le problème est qu’il n’ont émis aucune revendication, énoncé aucun chantage auquel on puisse résister. Ils ont voulu à la fois exercer une vengeance et faire une proclamation. En effet, le terrorisme obéit toujours à une logique de révélation.

Que prétend-il révéler ? En règle générale, au moins trois choses :

– au nom de qui il frappe et quel acteur historique (le Prolétariat, le Peuple, les Opprimés, l’Oumma…) il représente

– quel changement historique il annonce (la Vengeance est proche, la Révolution est en marche…) et quel camp il veut rassembler

– qui il frappe et qui il abaisse par là. La victime et ce qu’elle représente – comme l’État- sont censés être diminués, humiliés (ils peuvent éprouver la peur) mais aussi démasqués (le Pouvoir honni est plus vulnérable et plus oppressif qu’il ne semblait)

Face à cette triple « révélation », le contre-terroriste rabaisse ce que l’acte terroriste a voulu élever à hauteur des grands principes (Nation, lutte finale, volonté de Dieu…). L’organisation terroriste est décrite comme criminelle, non représentative motivée par le ressentiment. Son action comme perverse, irrationnelle et vouée à l’échec. Ses effets comme une vaine tentative contre la démocratie qui, selon la formule consacrée, ne cèdera pas.

L’administration Bush a proclamé la G.W.O.T. (Global War on Terror, Guerre globale à la terreur). Le Terrorisme acquiert ainsi le statut d’ennemi principal. Il polarise toute la stratégie y compris l’offensive contre les deux autres T : les Tyrannies comme celle de Saddam et la Technologie des armes de destruction massive. D’où ce paradoxe : hyperpuissance et hyperterrorisme s’accordent sur la dimension quasi métaphysique de la lutte.

Cela rend encore plus cruciale la question de l’humiliation symbolique. Or, en matière d’humiliation, rien ne pourra jamais égaler la destruction des Twin Towers, que ben Laden décrivait comme les « icônes de l’Occident ».

Les faucons Washington se sont juré de ne plus revivre de Mogadiscio ou de Saigon : l’armée U.S. obligée de se retirer parce que l’opinion ne supportait pas la vision des boys morts. Quant au reste, pour gagner les coeurs et les esprits, ils comptent sur la force de séduction de la démocratie.

Pour sa part, le premier ministre britannique en est à envisager une législation réprimant l’incitation intellectuelle au terrorisme. Une formulation qui rappellera des souvenirs au Français, les fameuses lois dites « scélérates » des années 1890 réprimaient la complicité intellectuelle avec l’anarchisme (terme que l’on préférait à terrorisme à l’époque).

Mais que valent de telles méthodes face à ceux pour qui la vengeance et la souffrance de l’ennemi sont des récompenses suffisantes de leur action ?

F.B. H.

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