Du lobbying

Pourquoi la France a-t-elle échoué face au Royaume-Uni dans l’affaire des Jeux Olympiques de 2012 ? Une des explications avancées est que « les Français ne savent pas faire du lobbying comme les Anglais ». Soit ! Mais que recouvre cette notion et d’où provient notre présumée incapacité ?

En l’occurrence, la supériorité britannique se serait manifestée par quelques indices relevés par la presse :

– l’action personnelle de Tony Blair qui a passé les derniers jours à rencontrer nombre de membres du CIO à Singapour

– une autre action personnelle, celle de Sebastian Coe, l’ancien champion olympique aurait su jouer à la fois de son image et de ses nombreuses relations au sein du comité

– la stratégie générale britannique qui consistait à mettre en avant les sportifs plutôt que les politiques, à rebours de la délégation française

– le manque de contact des défenseurs de la candidature de Paris avec les membres du CIO et notamment la façon dont ils ont négligé de « suivre » les voix qu’ils pensaient acquises

– un certain clientélisme hérité du temps où le CIO était dirigé par Samaranch

– la naïveté des Français qui s’étaient bien davantage concentrés sur la valeur technique du dossier que sur sa présentation,voire une certaine suffisance bien gauloise dans la façon d’argumenter (cf. le discours de J. Chirac ou les déclaration de B. Delanoe sur le fair-play)

– des « promesses » faites à certains membres du CIO, et qui, sans égaler les scandaleux cadeaux qui avaient tant favorisé la candidature de Salt Lake Cit, et sans tomber sous le coup de la commission d’éthique du CIO auraient pu peser dans la balance.

– des coups bas destinés à dénigrer la candidature de notre pays. Il est vrai que la mise en examen de Guy Drut facilitait autant la tâche des détracteurs que celle de Claude Bébéar en son temps (il était alors président de Paris 2008).

Quel rôle ont objectivement joué tous ces facteurs ? Nous n’avons évidemment aucun élément incontestable pour en juger. En revanche, la fameuse inaptitude française à faire du lobbying n’est pas une légende.

On cite souvent la sous-représentation dramatique des Français parmi les quinze mille lobbyistes de Bruxelles. Du reste le Parlement européen publiant ses listes d’interlocuteurs « accrédités », il n’est pas très difficile de le vérifier. Notre pays, tout imbu de son « influence » politique et culturelle ou du prestige dont il croit rayonner, est-il incapable de condescendre aux petites manoeuvres chères aux groupes de pression ? Ou notre mentalité jacobine et hiérarchique nous y rend-elle inaptes ? pour répondre essayons de clarifier la notion.

Le mot d’abord. On en connaît l’origine anglaise : le lobby est le vestibule, littéralement, l’antichambre du pouvoir, le lieu physique où les représentants des intérêts privés rencontraient les élus à la Chambre des Communes britannique. Vers 1830, le mot renvoie déjà au groupe de pression qui influence les deux chambres britanniques. Depuis lobby est employé par métonymie pour désigner ceux qui agissent dans le couloir, donc comme synonyme de professionnels de défense des intérêts privés cherchant à influer sur la décision du législateur ou d’une organisation. On parle enfin de lobby au sens large pour désigner tout groupe qui cherche à obtenir des décisions favorables à ses objectifs (matériels voire idéologiques) par pression, action indirecte, y compris à travers les médias.

Retenons donc quelques idées :

– le lobbying suppose des contacts. A expose un point de vue à B, à C, etc. Ces contacts sont d’abord interpersonnels et se déroulent (au moins symboliquement) dans un espace intermédiaire entre celui des intérêts privés (le monde de l’entreprise, de l’économie, par exemple) et l’espace public. Du lobbying qui ne passerait pas par des discussions directes avec des décideurs, par des réseaux, des rencontres…, cela s’appellerait tout simplement une campagne de presse. La seconde peut relayer le premier, mais pas le remplacer. Une stratégie de relation est plus qu’une méthode de communication.

– Le lobbying met en relation des intérêts privés et publics dans un rapport asymétrique. A qui représente soit une entité économique soit une communauté de citoyens s’adresse à B en tant que détenteur d’un pouvoir (le plus souvent législatif), et en raison de sa fonction. Le premier parle au nom de ce qu’il veut et de qui le mandate ; le second est sollicité en proportion de l’impact des mesures qu’il pourrait prendre. Le premier cherche un avantage, le second est censé agir au nom du bien commun.

– Le lobbying reflète une situation de compétition voire d’indécision : B pourrait prendre la décision 1 ou 2 ou 3 , voire suivre les suggestions d’un lobby concurrent. Il s’agit donc de faire prédominer certains intérêts dans une configuration relativement ouverte. Le lobbying n’aurait aucun sens dans un système totalitaire, par exemple. Il en a dans un régime pluraliste où les citoyens ont la possibilité d’infléchir sur la norme.

– Le lobbying sert à peser sur un processus décisionnel, et doit donc se traduire en une action précise d’autrui (ou son abstention), ce qui le distingue d’un endoctrinement général ou de l’action de diffusion de croyances générales et de valeurs. Même si, là encore, les secondes peuvent renforcer le premier.

– Le lobbying repose d’abord sur une communication persuasive. Le rôle du lobbyiste est à certains égards comparable à celui de l’avocat ou d’une agence de publicité : il plaide une cause, tente de démontrer que telle mesure serait juste, populaire, efficace, moderne… Sa rhétorique vise à faire passer une thèse du type « il faut augmenter les subventions pour les producteurs de légume » ou « il faut autoriser l’exportation d’armes vers tel pays ». Mais, bien sûr, on glisse vite de la persuasion à la négociation.

Le lobbying, recouvre diverses formes d’action coordonnées et souvent difficiles à cerner clairement. Y compris sur le plan éthique. Où commence la stratégie de communication efficace, où finit la corruption ? Qu’est-ce qui sépare un bon contact personnel d’un scandaleux copinage ? Comment distinguer une politique d’image et une manipulation ? Une bonne mise en scène d’un sordide marchandage ?

De ce point de vue, les cultures et les systèmes politiques réagissent très différemment. Aux USA, le lobbying est admis voire encouragé au nom de deux amendement de la constitution : celui qui porte sur le droit d’association, et celui qui défend la liberté d’expression. Le système américain intègre le lobbying au processus législatif sous certaines conditions : transparence financière, déclaration explicite (le lobbyiste doit clairement s’identifier comme tel). En France lobbying évoque corruption ou trafic d’influence. Parler d’un lobby, c’est proférer une injure. Rien de plus politiquement incorrect que d’évoquer l’existence d’un lobby sioniste ou gay (des expressions qui ne choqueraient personne aux U.S.A où l’on trouve aussi normal de se réclamer d’un lobby juif ou homo que de celui des producteurs de coton ou des adversaires de l’avortement). En France, évoquer le lobby paysan ou celui de l’éducation nationale, le lobby des ingénieurs ou celui des transporteurs, ne peut se faire sans en évoquer l’archaïsme ou les blocages qu’ils provoquent. Chez nous le lobbyiste représentant d’intérêts catégoriels est a priori suspect de corrompre le politique, interprète du bien commun. Une mentalité qui est loin d’être partagée par le reste de l’Europe

En principe la ligne rouge devrait passer entre s’exprimer et promettre ou menacer, entre plaider et négocier. Dans la pratique, il n’est pas si facile de distinguer ce qui sépare « faire » et « dire » (encore faudrait-il décider quel type de discours peut légitimement tenir le lobbyiste, à quels critères de sincérité, de véracité, de bon usage des moyens, il est tenu).

C’est qu’en réalité, le lobbying ne consiste pas seulement à délivrer le bon message, celui qui emporte la conviction. Il n’est pas la réduction à l’échelle artisanale des deux grandes stratégies informationnelles directes, la publicité et la propagande.

Il exige d’identifier l’information nécessaire, les lieux de pouvoirs, et les synergies de pouvoir. Il faut enfin pouvoir échanger, négocier. Bref le lobbying ressort bien aux stratégies indirectes de l’information : non seulement il est souvent pratiqué par des intermédiaires rémunérés et il agit par contournement et suggestion, mais surtout, en son principe même, il n’atteint le but final qu’il s’est fixé (avantage politique ou économique) qu’en changeant les règles du jeu.

Il suppose donc que l’on utilise en amont des techniques cognitives (savoir que dire à qui à qui à quel moment), pendant des méthodes d’influence et d’alliance, et en aval des tactiques de renforcement et de suivi. Et, plus le lobbying s’exerce sur des systèmes complexes et bureaucratiques plus la rhétorique (bien parler) doit se faire balistique (bien viser).

Tout commence par une tâche d’intelligence, donc de recherche de l’information pertinente avant la production de la communication séduisante. Cette information porte à la fois sur les éléments du débat et sur les lieux du pouvoir. La production d’expertise (y compris en agissant par l’intermédiaire de groupes de recherche de type think tanks plus ou moins orientés), l’anticipation des questions qui seront sous le feu des projecteurs, et la production de « l’agenda » font partie de l’action de lobbying dans les pays anglo-saxons. Mais il s’agit également de comprendre qui est le décideur, de quelle information il aura besoin, d’identifier les acteurs et leurs intérêts. La familiarité avec les structures et procédures de décision, l’identification du bon interlocuteur jouent un rôle fondamental. Y compris celle des ses intérêts et manies. .Ainsi, au CIO, il semblerait que tel membre passionné de lutte mongole ou tel autre de cricket aient trouvé chez leurs interlocuteurs une oreille incroyablement réceptive

Le lobbying combine une logique d’argumentation qui utilise souvent l’opinion publique comme caisse de résonance et une logique de négociation. Bon dossier et belles brochures ne peuvent remplacer l’adaptation du langage du lobbyiste aux attentes et aux craintes de son interlocuteur. Nous entrons ici dans la zone obscure où l’on garantit des votes, des soutiens, des financements, des aides, où l’on profère des menaces plus ou moins voilées, mais aussi dans la période où se développe une sorte de maïeutique avec la « cible » : il s’agit de lui faire avouer ce qu’il désire vraiment et ce qui pourrait le faire craquer.

Enfin le lobbying comporte des stratégies agressives de dénigrement du concurrent qui s’apparentent à la guerre économique de l’information.

Globalement, le lobbying est une méthode d’inflexion : il applique une pression là où elle est le plus efficace et là où elle peut faire dévier dans le sens voulu une force supérieure (le plus souvent celle de la loi).

À l’évidence voilà des subtilités auxquelles devraient s’intéresser nos Gaulois impulsifs.

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