Guerre de l’information en Iran

Guerre de l’information en Irak

L’actuel président iranien a-t-il participé à la prise d’otages à l’ambassade des Etats-Unis de Téhéran en 1979 ? et si oui de quelle façon ? Le fait que ces questions ne risquent guère de recevoir une réponse incontestable ne retire rien à leur enjeu, au contraire.

À ce jour cinq des 444 otages ont reconnu dans le nouveau président un de leurs anciens bourreaux. Certains le désignent même sur une photo de l’époque : un jeune homme barbu aux côtés d’un otage aux yeux bandés. Plus précis encore, le colonel David Roeder, détenu à l’époque à l’ambassade, affirme qu’Ahmadinejad a assisté à plus d’une dizaine de ses interrogatoires. En sens inverse plusieurs témoins iraniens, dont certains assument sans complexe leur rôle dans la prise d’otage, nient que celui qui était à l’époque un étudiant en sciences de vingt-trois ans, ait pris part à l’opération. Ils contestent même qu’il l’ait approuvée même si à l’époque Ahmanidejad était membre de l’organisation qui préparait cette action, le Bureau pour la Consolidation de l’Unité. Du reste, ajoutent les contradicteurs, regardez la photo floue de l’étudiant : il n’a visiblement pas la taille de l’actuel président de l’Iran. Chacun y verra donc ce qu’il veut.

Ceci nous laisse en gros face à trois hypothèses :

– Ahmanidejad a bien participé à la prise d’otage et ses amis de l’époque (dont certains sont devenus des adversaires) mentent. Du reste une ancienne preneuse d’otages, surnommée à l’époque « Soeur Mary » ne fait-elle pas partie de l’actuel gouvernement iranien comme vient de l’annoncer CNN ?

– Les anciens otages sont victimes du phénomène de « déjà vu » qui pousse des centaines de gens à reconnaître un criminel dont la police a publié la photo : c’est précisément ce bonhomme à l’air suspect qu’ils ont croisé au coin de la rue. Regardez ses yeux terribles et sa barbe ! Bien entendu ce phénomène de fausse reconnaissance est accentué par l’exposition médiatique du nouveau président.

– Ahmadinejad sans avoir à proprement parlé contribué à la prise d’otage faisait partie des centaines de jeunes qui se rendaient à l’ambassade pour se jouer une version parsi de l’occupation de l’Odéon en mai 68.

Bien entendu, il est impossible de trancher entre ces trois hypothèses. Mais il est facile de deviner l’impact de la nouvelle sur l’opinion U.S.. Sans tomber dans la théorie du complot, il faut reconnaître qu’il pouvait difficilement y en avoir de meilleure pour les partisans d’une « action préemptive » contre l’Iran. Autant ils étaient embarrassés quand les médias présentaient, son rival Rasfanjani comme un pragmatique susceptible négocier avec les U.S.A, autant l’image d’un ultra-conservateur ancien terroriste et en train de doter son pays d’Armes de Destruction Massive leur convient parfaitement. Et comme son élection est contestée – la procédure qui a permis aux gardiens de la Révolution d’éliminer « mille candidats » – comme le rappelle souvent la presse U.S. Ahmadinejad est un homme précieux.

Il réunit en un seul corps et en une seule image la trinité diabolique que combat l’administration Bush : terrorisme, plus dictature, plus prolifération.

Bénéfices collatéraux : le rappel de la prise d’otages de 1979 et de l’humiliation de l’Amérique à l’époque gouvernée par Carter est un des leitmotiv des néo-conservateurs. Sans compter qu’il sera plus facile de critiquer les Européens lâches, naïfs et complaisants qui négocient avec un ancien preneur d’otages. Dans leur enthousiasme certains en rajoutent un peu, tels ces membres de l’administration qui seraient en train de se persuader qu’il existe des liens ente l’Iran et al Qaeda.

Au moment où l’opinion U.S. a des doutes sur l’engagement en Irak et où la stratégie de changement de régime en Iran n’est plus à l’ordre du jour (la révolte des « jeunes et des femmes » toujours annoncée), une ennemi bien spectaculaire comme Ahmanidejad incarne à la fois les humiliations du passé et les craintes du futur. Il justifie surtout la théorie du « message » chère aux durs de Washington. Elle peut se résumer ainsi : tout signe de faiblesse encourage les ennemis de la liberté et il faut les persuader que les U.S.A sont damn’serious, sacrément sérieux dans leur programme de riposte coup pour coup et de propagation de la démocratie dans le Moyen Orient.

Une campagne sur le thème « Pouvons nous laisser un terroriste diriger un Iran nucléarisé ?» peut-elle prendre beaucoup d’ampleur ? C’est vraisemblable. On peut imaginer qu’elle fonctionne sur l’opinion américaine, une opinion qui, après tout, réélisait largement G .W. Bush pour sa fermeté, il n’y a pas si longtemps. Il ne serait pas si difficile de la convaincre de la nécessité de sanctions économiques contre l’Iran en attendant la possibilité de frappes sur des sites nucléaires ou d’actions ciblées sur des cibles politiques.

En revanche, persuader l’opinion internationale risque d’être une tâche beaucoup plus malaisée que ne l’a été la réunion d’une coalition anti-irakienne en 2003. Les choses ne se passeraient certainement pas de la même façon que lorsque Colin Powel « démontrait » l’existence d’ADM en Irak et les liens de ce pays avec al Qaeda devant l’Assemblée Générale des Nations Unies. La perte de crédibilité du discours américain sur ce point est à la mesure de la faible qualité du renseignement U.S. Un renseignement qui serait bien en peine de fournir des preuves crédibles de la violation par l’Iran de ses obligations liées au Traité de Non Prolifération, comme il serait sans doute incapable de désigner à 100% les bonnes cibles d’une frappe « préemptive ». Petit problème annexe, même si l’administration Bush ne pèche pas par un juridisme excessif : sur quelle base juridique associer ses alliés à des sanctions contre l’Iran ? Tant que ce pays n’a pas ratifié le protocole additionnel au TNP, comment lui interdire d’enrichir l’uranium pour des fin en principe civiles et comment le contrôler efficacement.

Le problème de la preuve du crime revient au moment où l’action militaire se veut de plus en plus judicaire. Il est vrai que cette fois, à défaut de « pistolet fumant », les néo-conservateurs ont trouvé la personnification du crime.

Voir le dossier de wikipedia en anglais

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