L’élection iranienne

La victoire de Mahmoud Ahmadinejad à l’élection présidentielle iranienne a été comparée à un tsunami. Les médias occidentaux, faute de voir un candidat réformateur accéder au second tour, avaient reporté leurs espoirs sur Rasfandjani qualifié pour l’occasion de « pragmatique » : les jeunes, la bourgeoisie éclairée (les bazaris), les pro-occidentaux et les modernistes allaient, faute de mieux, venir au secours de l’ancien président iranien. Ce serait Chirac contre le Pen : le moindre mal. Or, les supposées masses réformatrices que l’on disait si exaspérées par un quart de siècle d’oppression et si déçues par l’expérience Khameni, se sont au mieux abstenues, après avoir fait preuve d’une certaine discrétion pendant la campagne électorale. Quelles que soient les accusations de fraude électorale de part et d’autre, et quelle qu’ait été la faiblesse du taux de participation, le score réalisé par Ahmadinejad est sans appel.

Visiblement, les propos du maire de Téhéran sur la corruption et sur la morale ont fait mouche auprès des déshérités des villes, et des paysans. Les analystes expliquent ce succès par son « populisme » concept vague dont nous ne sommes pas certains que sa transposition sous les cieux de Perse soit une grande avancée pour les sciences humaines.

Constatons plutôt la détestable habitude qu’ont les musulmans pauvres : dès qu’on leur confie un bulletin de vote, ils en profitent pour choisir un islamiste même pas anglophone. Dans tous les cas, les principes du maire de Téhéran sont d’une clarté lumineuse : Islam et révolution. Il ne s’agit de rien moins que de « créer un gouvernement exemplaire pour le reste du monde. » Rappelant son soutien aux étudiants qui avaient pris des otages à l’ambassade des Etats-Unis Ahmadinejad s’est fait une spécialité des petites phrases qui exaspèrent Washington : récemment, à un journaliste qui lui demandait s’il comptait libérer les prisonniers politiques, il répondait : « Quels prisonniers politiques ? ceux de Guantanamo ? ». Bref ce partisan d’un gouvernement islamique mondial, qui fulmine contre la Bourse comparée à un jeu de hasard immoral et qui suggère de brûler les corps des martyrs de la révolution sur les places publiques pour édifier les foules, a de solides alliés aussi bien chez les milices basidjes que dans le Conseil des Gardiens de le Révolution. Et on voit mal quelle opposition crédible pourrait le freiner demain.

Il a rappelé récemment que les Iraniens « n’avaient pas fait la révolution pour avoir la démocratie ». Des déclarations de ce genre et quelques initiatives comme la séparation des ascenseurs pour hommes et pour femmes ou l’interdiction d’afficher l’image du footballeur David Beckham font la joie des journaux. En politique étrangère, pas d’ambiguïté non plus : le nouveau président ne se déclare en aucune façon disposé à rétablir des relations avec les États-Unis et s’en prend fréquemment aux Nations Unies accusées de parti pris contre l’Iran. Est-il utile de préciser qu’il est un fervent partisan du programme nucléaire : mais cela était aussi le cas des autres candidats. On voit mal comment cette élection pourrait faciliter la tâche de la troïka européenne (France, Allemagne, Royaume-Uni) négociant le gel du programme nucléaire de ce pays.

Est-ce à dire que l’élection du 24 juin a enterré les espoirs d’un changement de régime dans un pays que l’on dit pourtant exaspéré par un quart de siècle de mollahcratie ? Ce n’est dans tous les cas plus une solution sur laquelle puisse compter les Américains à moyen terme. Décidément très porté sur la métaphore météorologique, le porte-parole du ministère des Affaires Étrangères américain a constaté que l’Iran échappait bizarrement « rapport au vent de liberté qui a soufflé de manière été si visible dans le reste de la région, en Irak, en Afghanistan et au Liban». Il y aurait beaucoup à dire sur les raisons sérieuses que pourraient avoir les USA de se féliciter de ce vent de l’Histoire. Reste que l’élection de Ahmadinejad fournit a contrario des arguments aux partisans de l’action préemptive censée empêcher la prolifération des Armes de Destruction Massive.

Réactivant le fantasme du péril chiite, redonnant un visage médiatique à l’Axe du Mal, Ahmadinejad fournit des arguments aux durs impatiens de voir l’Amérique cautionner, au moins à titre provisoire, l’initiative européenne de négociation. Dans un récent article de Foreign Affairs, Richard Haas, représentant d’un courant réaliste à Washington faisait remarquer que la stratégie de changement de régime, chère aux conservateurs pouvait se réclamer de l’inefficacité de l’action diplomatique et de la crainte de voir se développer des pouvoirs nucléaires anti-occidentaux, option évidemment insoutenable pour eux. Mais que vaut la troisième option : le changement de régime ?

Il semble désormais que l’effondrement du pouvoir iranien de l’intérieur devienne à peu près aussi réaliste que l’espoir de voir le régime de Pyongyang s’autodétruire sous la pression.

En dépit de tous les facteurs qui décridibilisent l’efficacité d’une frappe américaine (difficultés sur les bases arrières irakiennes et afghanes, absence de tout renseignement crédible sur les objectifs iraniens), l’option militaire vient de reprendre une dangereuse actualité.

F.B. Huyghe

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