Coran de Guantanamo : rétractation, profanation, humiliation

Conflit durable Guerre insoutenable Chronique I

Après quelques morts et plusieurs jours d’émeutes, l’hebdomadaire Newsweek se rétracte : il se serait trompé en affirmant que des gardiens de Guantanamo profanaient le Coran. Démenti qui est aussitôt redémenti par des témoignages d’ex- prisonniers. Qui croire ? l’ancien ou le nouveau Newsweek ?

les matons ou les détenus ? La question se discutera longtemps dans les cours de déontologie pour écoles de journalisme, mais elle est visiblement dépassée. Car ce qui compte, c’est ce qui est crédible et ce qui est cru. Et de ce point de vue, aucune dénégation de Condoleeza Rice ou aucune contre-enquête ne compensera l’effet de la nouvelle venant après les images de sévices à Abou Graibh, celles de prisonniers attachés comme des animaux à Guantanamo ou les files de suspects menottés, filmés dénudés et poussés par des GI’s hilares.

L’important n’est donc pas de savoir si sur près de 150.000 soldats américains, il en est d’assez stupides pour jeter des pages du Coran aux latrines. Il s’en est bien trouvé d’assez primaires pour photographier des images de tortures qui les ont envoyés en cour martiale.

Il est également inutile de se demander jusqu’à quel niveau de la hiérarchie de telles pratiques étaient connues ou encouragées : nous ne le saurons jamais.

En revanche, il n’y a guère besoin d’être très savant pour constater la charge symbolique d’une nouvelle dont il suffit qu’elle puisse être énoncée pour être efficiente

Une profanation est une sorte particulière de sacrilège : c’est l’acte délibéré et violent par lequel le profane envahit le sacré pour le rabaisser plus bas que lui. C’est un crime (puni de mort dans droit français pendant une part du XIX° siècle), crime par lequel un homme s’empare d’un espace, d’un objet ou d’une personne sacrée pour en faire un objet de jouissance, de dérision ou de mépris. C’est un acte délibérément adressé aux valeurs les plus précieuses d’une communauté de croyants parce qu’elles lui sont chères, et pour qui cela constitue l’injure suprême. Certes, ce qui est sacré varie selon les religions et les mémoires. Que l’on se souvienne de l’émotion soulevée par les profanations de cimetières juifs, même s’il se révèle à l’usage que les coupables sont généralement des débiles d’une dizaine d’années d’âge mental et parfois d’âge réel. Et certes, pour un musulman, rien de plus sacré que le Coran qui n’est pas la transcription d’un message divin par un homme sur un support matériel, mais le message divin même (certaines écoles théologiques le disent même incréé et éternel).

Mais l’offense faite à Dieu recouvre aussi l’offense faite aux hommes. Les émeutiers afghans et pakistanais ne sont pas forcément des lecteurs trop enthousiastes d’Huntington persuadés que la guerre des civilisations a éclaté. Ce sont des victimes du système victimaire, convaincus que « les » Américains haïssent « les » musulmans. Il y a eux et nous, et entre les deux la faute et la dette. Dans cette étrange comptabilité, cette dette se mesure en morts (que « vaut » une victime de l’Intifada face à une victime des Twin Towers ? qui paie le prix de quel sang ?), mais aussi en injures et en humiliations. Le système d’identification –largement favorisé par le système de diffusion planétaire des images télévisées – fonctionne à plein. De ce point de vue, le fameux sentiment d’humiliation des foules arabo-musulmanes, trouve à se nourrir chaque jour dans le rappel spectaculaire de leur impuissance et de l’insolence de leurs vainqueurs. Les écrans des grossissent et démultiplient l’effet de l’abaissement de tous en la personne de chaque victime. Une guerre de compensation symbolique redouble la guerre militaire, celle que l’hyperuissance ne peut pas perdre. Et les deux s’alimentent sans fin : plus l’Empire remporte de victoires militaires, plus il multiplie ses ennemis.

Les Américains devraient le comprendre, eux dont même les plus pragmatiques ont compris le caractère symbolique des attentats du 11Septembre (les tours de Babel, l’argent, la puissance…) et dont les dirigeants envisagent la guerre globale au terrorisme comme une façon d’envoyer un message à ses ennemis et de convertir les foules du proche- orient au principe démocratique. Il est déjà assez difficile de mettre fin à un affrontement pour le territoire et pour le pouvoir. Lui donner pour enjeu l’honneur d’un peuple et d’un Dieu, c’est le rendre perpétuelle.

FBH

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