Guerre de l’information et guerre de la foi

Préface à la traduction arabe de « L’ennemi à l’ère numérique »

En 2001 se produisaient deux événements d’une portée encore mal mesurée. D’abord quatre explosions puis le lendemain quatre mots.

Les explosions sont– on s’en doute – celles du 11 Septembre. L’attentat est inégalé en termes de dommages matériels : nombre de morts, destruction des Twin Towers, impact économique… Mais son impact est aussi inégalable au sens psychologique, moral, symbolique. « Onze Septembre » (Nineleven pour les Américains), ce syntagme figé suggère au moins deux choses. La première est le caractère unique et indicible des attentats. Ils seraient incommensurables à toute violence politique antérieure à tel point qu’il ne serait permis de s’y référer que comme aux « événements » ou 9/11, de même que l’on dit « la Shoah ». D’autre part cela impliquerait un monde de l’avant et de l’après cette violence révélatrice. Peut-être davantage que la chute du Mur, celle des Tours ouvrirait le « vrai » XXI° siècle. C’est du moins ce qu’on pensé une partie des élites dirigeantes américaines et en particulier les influents néo-conservateurs. Une telle notion, ou un tel traumatisme sont difficiles à comprendre pour les Européens qui ont tendance à penser qu’il faut combattre des gens, les terroristes, et pas un méthode, le terrorisme en soi.

Le second événement tient en quelques mots. Il a eu lieu le 12 Septembre : les Etats-Unis déclarent justement la « guerre globale à la Terreur ». Depuis, non seulement les mots perdurent (l’expression GWOT, Global War on Terror continue officiellement à définir l’axe principal de la politique américaine), mais ils ont été confirmés par les faits. : Afghansitan, Irak, demain Syrie, Iran ?

Du caractère « fondateur » du 11 Septembre, l’actuelle administration U.S. a déduit la nécessité des guerres préemptives et réévalué toutes ses alliances à l’aune de la participation à cette guerre « finale ». Enfin, toujours par effet de cascade, elle a entrepris ce qui ressemble à une lutte sans limites ni frontières afin de convertir la planète aux valeurs démocratiques. Le programme commence par le Moyen-Orient et pourrait bien déboucher sur la guerre perpétuelle pour la paix perpétuelle.

Pour un camp, celui des djihadiste, la guerre poursuit un but inimaginable tant nous avons de mal à concevoir ce qui pourrait les satisfaire et les désarmer : la conversion de la planète au salafisme pur et dur, le rétablissement du califat chassé de Bagdad par les Mongols en 1258, ou simplement un nombre suffisant de morts occidentaux pour satisfaire un loi du talion démente ?

Mais de l’autre côté, quel serait le critère de la victoire U.S. ?

Cette nouvelle guerre semble être destinée à que l’ennemi cesse « de haïr tout ce que nous aimons » selon le mot de G.W. Bush, donc qu’il consente à aimer la liberté et le système qui le garantit. Autrefois, le vaincu renonçait à quelque chose : son territoire, son pouvoir, ses armes, ses griefs éventuellement sa vie. Désormais la cible est sa volonté.

Le refus de toute notion de territoire ou de victoire politique « classique » dans la GWOT, sa conception comme première guerre globale (ou première guerre de la globalisation) marquent une rupture inédite : ainsi, même la conquête de l Afghanistan ou de l’Irak deviennent secondaires au regard des buts planétaires. Il ne s’agit pas seulement de priver l’ennemi des moyens (armes, bases arrières ou régimes favorables) mais de le faire renoncer à ses fins.

Cette guerre doit « prouver » quelque chose : la résolution de l’Amérique, la crainte de ses ennemis, la force contagieuse de la démocratie. Elle doit éliminer et la source et la possibilité de la toute offensive .

Ainsi donc d’un côté, le jihadisme pousse à son extrême la logique du terrorisme. C’est celle d’une propagande par le fait : il s’agit moins de faire subir un dommage militaire à l’adversaire que de l’humilier symboliquement, de le démoraliser, de « tuer une idée en tuant un homme » selon l’expression de Camus, d’obliger chacun à choisir son camp, de montrer la punition des oprresseurs et de recruter des partisans, même se cela se fait par des procédés aussi paradoxaux que les cassettes testaments des kamikazes ou les exécutions d’otage diffusées sur Internet.

De l’autre côté, les USA emploient la puissance comme arme de conversion massive et la guerre comme moyens de « gagner les coeurs et les esprits », un slogan qui date de la guerre froide.

Rédigé avant le 11 Septembre 2001, « L’ennemi à l’ère numérique » réfléchissait sur la transformation de tout conflit en « guerre de l’information » qui implique à la fois une guerre cognitive – dominer et contrôler l’adversaire en sachant tout et en le plongeant dans le brouillard – et une guerre de la croyance – persuader ses amis et ses ennemis de réalités et de valeurs. Le livre s’interrogeait sur le poids des facteurs technologiques – et notamment celui des technique d’information et de communication high tech – et sur le poids du facteur symbolique – qu’il s’agisse des pouvoirs de l’image ou du poids de l’idéologie. À ce jeu, le « fort » en terme d’économie ou de puissance militaire peut être désarmé par les stratégies du faible.

Depuis, le diagnostic s’est confirmé au-delà de ce que l’on pouvait imaginer. Et si cette traduction en langue arabe pouvait avoir quelque utilité, ce ne serait pas de prêcher pour la raison ou contre la « guerre des civilisations »,tâches nobles au demeurant. Ce serait d’inciter le lecteur à comprendre la nouvelle guerre si nous voulons un jour penser et préparer une paix.

Le site des P.U.F.

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