Psy show, star contact ou Euro Academy ?

Chirac et les jeunes

La nouvelle télévision, dont l’émission euro-pédagogique du chef de l’État a marqué un sommet, c’est le triomphe de Big Mother. La TV nous materne et nous écoute. Exprimez-vous, faites reculer le tsunami, soutenez Florence Aubenas, dites ce qui vous préoccupe : vous êtes importants. N’ayez pas peur. Laissez vous débriefer par Delarue et accoucher par Fogiel, votre pote le Président vous comprend : il est là pour vous rassurer. Les médias de séduction sont devenus vecteurs de participation.

Dans les années 70, les bons esprits dénonçaient les artifices de la politique spectacle au nom d’une politique authentique. La première était show et pub, marketing, paillettes et look. La seconde idées, propositions, réflexion, sérieux. Bref les nostalgiques déploraient ce que la politique faisait des médias : un usage distractif et intempestif qui détournait les citoyens passifs et réceptifs des « vrais enjeux ».

Trente ans plus tard, le temps d’une génération, il faut sans doute se demander ce que les médias ont fait de la politique. Ils en décident l’agenda, le tempo et le style. Ce n’est plus le spectacle qui parasite le message ni la communication l’information. Ce sont les médias qui sollicitent et produisent la vie politique. En témoigne le remplacement des journalistes par des animateurs, du peuple par l’échantillon de jeunes représentatifs et du Président de la République par le Gentil Organisateur. L’impératif de proximité (ah, être enfin « au contact des gens » et « à l’écoute des vraies questions ») suppose la participation. Nous étions des citoyens, nous serons concernés. Toute question politique se transforme en psychothérapie dont la règle est de vaincre ses peurs, d’exprimer ses soucis et d’être conscient de ses valeurs.

Mais à ce compte Mireille Dumas n’aurait-elle pas fait mieux que Jacques Chirac ? Car, si les partisans du non sont nécessairement des ignorants (il n’ont pas lu le texte de la constiution, mais un peu de « com » y remédiera), s’ils sont hantés par des peurs irationnelles (ni l’entrée de la Turquie dans l’Europe, ni la directive Bokenstein, ni les délocalisations, ni notre politique étrangère face aux USA n’ont à voir avec la Constitution, voyons !), et s’ils projettent sur ce malhereux textes toutes leurs frustrations, mieux vaudrait les confier à des professionnels.

Il ne sert donc à rien de ricaner sur le discours du Président, chantre de l’Europe organisée et humaniste face à l’ultra-libéralisme, ni de critiquer sa chemise à carreaux que l’on soupçonne choisie par Claude Chirac. Des tendances lourdes sont en oeuvre qui dépassent sa personne ou celle de son conseiller en communication.

La plus évidente pousse à la personnalisation. Le sympathique remplace le programmatique. L’écran montre des gens pas des abstractions, des cas et des exemples, pas des principes et des notions. Écoute et réactivité deviennent les maîtres mots d’une classe politique obsédée de proximité : surtout pas de distance, haro sur les débats d’initiés. L’homme-produit politique sera donc de plus en plus sélectionné sur sa capacité à être en phase et en contact, à paraître sincère et proche des gens, séduisant et cool. Mais, en sens inverse, la réalité politique se réduit à un ensemble de « gens » qui ont des « problèmes ». C’est ce que démontrait pathétiquement l’émission ; la voix du peuple jeune ressemblait de plus en plus à des messages pour hotline de services-conseils : si le oui l’emporte, est-ce que mon usine sera délocalisée ? et mon diplôme ?

La seconde dysfonction est le hiatus entre la professionnalisation croissante de la « communicaction » politique (aux États Unis les budgets du marketing politique se chiffrent déjà en milliards de dollars) et sa prétention à court-circuiter les formes traditionnelles de représentation. Plus le discours politique est calibré, élaboré par des spécialistes, pensé pour le marché des votes, plus il prétend à la spontanéité. Plus le produit est élaboré, plus il se présente comme un simple reflet des soucis de gens dont il importe avant tout de comprendre le vécu.

Mais le plus crucial est sans doute la façon dont la télévision formate le discours et le réduit à des alternatives binaires : principe de réalité (les lois de l’économie, la mondialisation inéluctable, la modernité) contre principe de plaisir (protection sociale et sécurité), libéralisme contre humanisme, tolérance contre crispation identitaire, risques contre opportunités. La simple idée qu’une constitution serve à conférer l’autorité et à réguler l’exercice de pouvoirs, et qu’il soit permis de préférer une certaine répartition de pouvoirs à une autre, semblait par exemple totalement bannie de l’horizon mental de l’émission. La question politique – comment le peuple souverain décide de lier l’exercice du pouvoir à des principes – est réduite à des spéculations pratiques (c’est bon pour l’emploi ?) et à des considérations éthiques : la constitution est-elle assez soucieuse de parité et de développement durable ?

Mais au final la loi de la vidéosphère s’impose même à ceux qui prétendent la maîtriser. Le 14 Avril, soir de l’émission présidentielle, le programme qui l’a précédée à l’Audimat s’appelait Future Star. C’est une consolation.

F.B. Huyghe

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