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Formations Pratiques > IRIS SUP : La puissance des médias
IRIS SUP : La puissance des médias
Notre système politique, la démocratie, repose sur la fiction, d’une opinion parfaitement informée  des enjeux, puis transformée par la magie du vote en volonté populaire rationnelle. Tandis que notre culture valorise, elle, l’idéal d’un individu rationnel, critique, capable de juger en connaissance de cause d’un monde dont il saisit la complexité. Mais nous savons parfaitement que le citoyen/individu n’a ni le temps, ni les capacités, ni les possibilités matérielles d’aller recueillir les informations à la source, de les vérifier, de les analyser...

Dans ces conditions, il n’y a pas à s’étonner que la « critique des médias » au sens large soit presque aussi vieille que la pensée  (ou du moins que la pensée médiatisée par l'écriture) : voir les positions de la plupart des religions sur la question de l’image (est-il ou non licite de représenter le dieu ou l’élément sacré offert à l’adoration des fidèles ?) ou encore les questions que posent les premiers philosophes (à commencer par Platon dont le mythe de la caverne est le modèle toute critique des médias comme vision appauvrie de la réalité) sur le caractère du théâtre, du livre, des arts pour libérer ou au contraire asservir notre esprit, l’approcher ou l’éloigner de la vérité.

Il est possible de critiquer les médias pour ce qu’ils ne font pas et pour ce qu’ils font.
La première attitude repose sur la notion de perte : les médias ne nous représentent pas bien le monde réel, ils nous procurent une connaissance insuffisante, simplifiée et déformée. C’est un argument qui marche à tous les coups puisque c’est précisément la fonction du média de ne retenir qu’une partie de la réalité, de la construire pour lui donner à la fois un sens et une forme (par exemple la « forme » d’une dépêche, d’un reportage vidéo, d’un article, d’une page de blog...).
Raison de plus pour s’interroger sur tout ce qui s’interpose entre la réalité « brute » (dans laquelle le média va découper des «événements», des spectacles ou des opinions dignes de nous être transmis) et le terminal ultime, notre cerveau. Par exemple, entre des milliards de choses remarquables qui se produisent chaque jour sur la planète, combien (quelques milliers) vont faire l’objet d’une dépêche ou d’un reportage (qui leur donne le statut d’événement ou de nouvelle ou de déclaration significative), et combien (quelques dizaines) vont nous être présentées par un journal, une chaîne TV, un site ?
Les facteurs de sélection (à la fois élimination et construction) sont :
- la censure (officielle ou de fait)
- l’argent (le coût, le facteur rentabilité)
- le temps (urgence, formatage de la durée par le média)
- les réseaux ( ceux qui fournissent, choisissent et interprètent l’information)
- la lisibilité de l’information en fonction du média (p.e. la richesse en images), cette lisibilité pouvant être délibérément accrue par la mise en scène de l’information en amont
- la culture dominante chez les médiateurs et dans la société en général, la doxa
- la perception du public que se font les sélecteurs et producteurs d’information, une perception qui peut être très différente des véritables attentes et des grilles d’interprétation des publics réels.

La seconde dimension de la critique des médias est celle de leur pouvoir supposé.
  • Pouvoir de persuader ou de faire croire d’abord. De convaincre, voire d’inciter (y compris à la violence, par exemple)
  • Pouvoir de distraire et de démobiliser
  • Capacité de hiérarchiser les événements, d’attirer l’attention sur l’un et de faire oublier l’autre, bref de diriger des flux d’attention, capacité corollaire de favoriser l’exposition de certains groupes ou individus
  • Faculté de modifier nos modes de pensée, nos liens sociaux
La question du pouvoir des médias et du pouvoir sur les médias détermine des stratégies d’utilisation, fortement dépendantes du type de média dominant à une époque.

Pendant longtemps le rapport du quatrième pouvoir (pouvoir d'influence et non de puissance et d'autorité) avec le politique est pensé dans une logique de censure et contrôle versus indépendance critique et valeur éthique du média, confiné dans l'espace public national. Car les frontières à l'intérieur desquelles s'exerce le pouvoir politique sont peu ou prou celles entre lesquelles circulent les médias.

Cette règle change dans l'entre-deux guerres quand la radio permet de relayer une influence idéologique ou culturelle, au-delà de ses propres frontières et de ses propres réseaux humains de partisans. Outil de propagande vers des pays adversaires ou neutres en 39-45, la radio devient avec la guerre froide un instrument de "diplomatie publique" (relayant une "guerre pour les cœurs et les esprits" menée à travers l'art, la littérature ou les industries culturelles de distraction.
La fin de la guerre froide coïncidera d'ailleurs à la fois avec la montée du soft power US, avec de nouvelles stratégies d'action sur l'opinion publique internationale (notamment pendant les guerres "humanitaires" des années 90) mais aussi et surtout avec de nouveaux médias à vocation internationale, comme les TV par satellite d'information continue. Un instrument dont on découvrira qu'il n'est pas le monopole de l'Occident.

Avec Internet (a fortiori avec le Web 2.0 et les réseaux sociaux) le pouvoir d'informer est bouleversé par l'entrée en scène de multiples acteurs (des organisations d'influence de type ONG ou groupes militants), voire par l'éclosion du journalisme citoyen. Les acteurs étatiques doivent inventer de nouvelles méthodes de protection de leur cyberespace ou d'action au-delà de leurs frontières, tandis que la réalité du pouvoir médiatique (qui n'est plus tant celui de savoir ou de s'exprimer que celui d'attirer l'attention) adopte de nouvelles configurations (comme, par exemple, le pouvoir d'indexer et de faire l'agenda de millions d'internautes).

En prenant des exemples dans l’actualité, on tentera de repérer cette dialectique technique/stratégie en œuvre d'autres domaines (entre autres)

Ainsi :

- le terrorisme. Son histoire est scandée par les transformations des moyens de communication. Le terrorisme anarchiste de la Belle Époque est autant lié à la dynamite qu'à la presse à imprimer. Celui des luttes coloniales à la radio. Le terrorisme international des années 70 à la télévision. le terrorisme jihadiste aux TV satellitaires et à Internet....

- la guerre économique. Si les stratégies d'espionnage ou de désinformation ont été inventées bien avant notre ère, nous voyons éclore sous nos yeux des méthodes de domination et d'agression par l'information qui sont liées aux technologies numériques et aux réseaux.
Voir du bon usage des médias et Médias, pouvoirs et stratégies

Voir également les livres :
Pour comprendre le pouvoir stratégique des médias
et
Maîtres du faire croire. de la propagande à l'influence Vuibert 2008
Voir aussi bibliographie et
mode d'emploi