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Le message terroriste
Autour de la conférence
Le message terroriste

Affrontement des symboles

Le terrorisme, modèle stratégique, applique au mieux les principes de primauté de l’offensive, d’économie et de concentration des forces, de dispersion de l’adversaire et d’augmentation de son incertitude, d’action sur les points, qui produisent un effet d’amplification. Les notions stratégiques traditionnelles s’appliquent donc, en particulier celle de montée aux extrêmes : sauf « friction » du réel, les hasards et obstacles qui contrairent ses desseins, le terrorisme est voué à l’escalade des moyens et des initiatives.

Mais les effets de ces initiatives stratégiques terroristes ne se mesurent ni en rééquilibrage de forces ni en territoire gagné ou perdu. Il ne faut ici raisonner ni en termes de liberté d’action, ni de capacité de contraindre l’Autre, comme le ferait un général ou un guérillero. Contrairement à une « vraie » guerre ou à un « vrai » crime, il est souvent difficile, dans le cas du terrorisme, de mesurer les objectifs réels, l’objet du conflit, ou les gains réalisés par les acteurs. Ils doivent être appréciés en termes d’information et de symboles autant que de destruction ou de conquête. Ils ressortent au domaine de l’interprétation qui est aussi celui de l’imprévisible. Comme le disait Camus, le terroriste est celui qui, quand il tue un homme, prétend tuer une idée.

Le terrorisme joue toujours sur deux plans. Il y a les éléments visibles : le terroriste, l’otage, la bombe, son cratère, les cadavres, la rançon. Mais chacun de ses éléments signifie plus que lui-même et correspond à une économie supérieure du prestige, du salut, de la reconnaissance, de l’humiliation. Par là, le différend entre les deux camps prend une autre dimension.

Le terrorisme déclenche toujours quelque chose, encore faut-il savoir quoi. C’est pourquoi il est si difficile de répondre à la question classique : le terrorisme est-il efficace ? Sous-entendu : là où il échoue, n’a-t-il pas prouvé sa cruelle inutilité voire sa contre-productivité, et là où il a réussi, n’est-ce pas parce que l’Histoire allait de toute façon dans ce sens là ?

Le terrorisme représente donc un modèle symbolique autant que médiologique : il vise un maximum d’efficacité, compte tenu des moyens de transmission (sans compter qu'il doit souvent "détourner" les médias de l'adversaire qu'il combat). Son histoire fait passer du poignard au Boeing, du libelle au live télévisé planétaire .

Si le dommage se double d’un message, celui-ci est à plusieurs étages :

• C’est un témoignage. L’acte terroriste « révèle » : l’existence, les projets ou revendications d’un groupe qui se dit représentatif d’une communauté, l’injustice éprouvée par un peuple, leur combativité, ... Tel la guerre, le terrorisme est un discours pour l’Histoire, souvent pédagogique. Parfois bavard. C’est une guerre du Paraître, voire pour paraître. Combien de terroristes luttent pour « être reconnus » ?

• C’est un outrage. Il atteint celui à qui il s’adresse : il attente à son prestige symbolique, il en révèle les fragilités ou les contradictions. Le terrorisme procède par défi, mise en demeure. Il pose une énigme : comment interpréter l’acte, identifier les auteurs ? La transgression est renforcée par la théâtralisation. L’outrage joue aussi sur le caractère de la victime : emblématique par sa puissance et ses responsabilités, significative par son anonymat et son innocence mêmes.

• C’est un marchandage. Le terroriste cherche toujours un gain. Il parle sous condition : si vous me donnez tel avantage, si vous libérez untel, si vous cédez sur tel point, j’adoucirai votre peine. Si vous me reconnaissez,, vous y gagnerez. Le tout est truffé de pièges et mystères puisqu’on ne peut être assuré ni de la promesse ni du promettant, ni des termes de l’échange.

Les actes terroristes se classent sur une double échelle.

• L’échelle de destruction. : elle va de la violence la plus précise - un tyrannicide - à la plus générale. Si les opérations terroristes se renouvellent trop, elles finissent par ne plus se distinguer de la guérilla ou de la guerre de partisans.

• L’échelle de propagation : le message terroriste peut avoir une valeur de proclamation, destinée à éveiller le genre humain mais aussi une valeur de négociation et ne s’adresser qu’à quelques interlocuteurs et décideurs.

Il se pourrait enfin qu’il faille considérer qu’au delà de l’atteinte aux forces adverses ou de la « publicité », le terrorisme ait valeur d’expiation. La compensation du sang versé, l’humiliation du puissant, la punition tiennent une grande part dans son discours. Cela est plus vrai que jamais avec Ben Laden.

Contrôle, images, données

Toutes ces grilles s’appliquent aux attentats du 11 Septembre 2001. Les chercheurs discutent encore pour savoir s’ils inaugurent un « hyperterrorisme » ou s’ils ne représentent qu’un degré supérieur d’un phénomène ancien .

Avant le 11 septembre, le terrorisme était considéré comme subsidiaire ou secondaire, il se pratiquait à la place de la guerre ou de la Révolution, voire en attendant d’en avoir les moyens. Dans la même logique, l’image était la servante de l’acte : elle amplifiait, souvent via médias de l’adversaire, la force de nuisance de l’attentat. On pouvait raisonner en termes de facteur multiplicateur. Aux yeux des terroristes, l’essentiel était de faire diffuser leur message explicatif. Est-ce toujours vrai ?

Le 11 septembre, tout commence par des images. Nous fûmes des millions à nous précipiter vers les écrans y voir et revoir s’effondrer les Twin Towers. Très vite, une lecture s’imposait : ces scènes étaient symboliques et stratégiques. Symboliques, elles voulaient nous dire quelque chose. Les tours « signifiaient » l’Amérique, la Mondialisation, l’Argent, la Culture mondiale, y compris celle des films catastrophe, la Tour de Babel… Stratégiques, ces images devaient nous faire quelque chose. Quelqu’un les avait produites, mises en scène, en vue d’un effet psychique et panique: une intelligence, consciente du pouvoir des médias. Il est bien connu que le terrorisme vise toujours à un retentissement psychique « hors de proportion avec ses résultats purement physiques » .

Pourtant tout n’est pas si simple. De quoi les tours étaient-elles les « icônes » - le terme qu’emploie Ben Laden dans la traduction d’une de ses cassettes - sinon du temporel ? Comment fallait-il interpréter un attentat qui ne revendiquait rien, sinon la disparition de l’adversaire ou le règne de Dieu sur la Terre ?

Du point de vue de l’image, tout s’oppose caricaturalement. al Jazeera contre CNN. Cutters contre missiles. K7 contre B52. Low tech contre High tech. Discours théologique contre discours étatique. Métaphores coraniques contre conférences de presse. Treillis contre costumes. Ouma contre mondialisme. Dramaturgie contre communication. Celui qui regarde le ciel contre celui qui regarde le prompteur. L’homme des grottes et du désert contre l’homme des villes et des tours. Ben Laden contre Bush.

Du point de vue stratégique, Ben Laden sait utiliser le principe des réseaux pour se protéger et retourner contre nous nos réseaux télévisuels, financiers, électroniques pour une contagion optimale. Les stratèges U.S. théorisaient déjà netwar, la guerre en réseaux qu’ils distinguaient de cyberwar, la guerre assistée par ordinateurs . Le Pentagone en a rêvé, Ben Laden l’a réalisé !

L’Amérique se préparait pour une « guerre de l’information » propre et politiquement correcte, gérée par ordinateurs et satellites. Les futurologues développaient le projet de la dominance informationnelle. La guerre deviendrait cool et séduisante. Les professionnels de la communication s’en chargeaient : zéro dommage cathodique.

C’est une tout autre « guerre de l’information » qu’a menée al Qaïda : sidération du village global par des images emblématiques en live planétaire, contagion de la panique boursière via la Toile, utilisation des moyens techniques adverses pour un répercussion maximale, ..

Le problème de l’organisation terroriste est d’être secrète et spectaculaire à la fois. Secrète, elle doit, en dépit de sa lourdeur, échapper aux détecteurs maillant la planète.
Spectaculaire, elle doit produire une surprise maximale aux points de visibilité maximale. La solution de cette équation, c’est le terrorisme en réseaux, double négatif de la société en réseaux . Il y gagne la capacité de coordonner des acteurs épars, de faire circuler leurs messages, de désigner des objectifs communs, de suivre des procédures implicites sans que ses adversaires puissent l’interrompre ou en reconstituer la structure. Dans cette configuration, le faible marque un point contre le fort .

Ben Laden et les siens comprennent les faiblesses stratégiques et techniques de l’Occident. Ils retournent contre la société du spectacle, toute les puissances de l'image. Et, même si celles-ci nous horrifient (tours en flammes, décapitations d'otages...) elles apportent à leurs auteurs une satisfaction qui nous échappent : celle de la compensation symbolique des souffrances dont ils rendent l'Occident responsable.

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