1 septembre 2017 - Terrorisme et idéologie I
Des idées qui tuent

Un terroriste, ça théorise. Qu'il envoie quinze feuilles simple interligne sur papier pelure en pure langue de bois (style Brigades Rouges) ou qu'il enregistre des prêches dans un studio vidéo clandestin (style al Qaida), celui qui tue explique.
Inversement, l'opinion définira volontiers le terroriste comme un homme qui tue pour des idée (c'est d'ailleurs souvent aussi une femme). On distinguera son acte, présumé d'inspiration idéologique, de celui, intéressé, du criminel de droit commun et, bien sûr, de celui du criminel passionnel (qui tue les gens à titre personnel, pour ce qu'ils sont ou pour ce qu'ils lui ont fait, comme le cocufier, et pas pour ce qu'ils possèdent ni pour ce qu'ils représentent politiquement ou symboliquement).
Mais que signifie vraiment "tuer pour des idées" ?
Il nous semble que l'on peut donner au moins trois interprétations à cette expression (et qu'ils ne s'excluent pas mutuellement) :

- Le terroriste tue parce que l'idée le lui commande. "L'idée", cela veut souvent dire en réalité, quelqu'un. Ce quelqu'un est un stratège qui a monté une organisation clandestine, un intellectuel qui écrit des brûlots, un religieux qui commente la Coran ou la Bible. Quelqu'un peut aussi être un collectif, quinze représentants de l'intelligentsia de saint Pétersbourg qui discutent les livres d'avant-garde et échangent des serments autour du samovar en 1880, par exemple. Quelqu'un commande, donc. Mais cette autorité, ce pouvoir hallucinant d'ordonner une mort sans y avoir été autorisé par l'État comme un général ou par la loi comme un juge, quelqu'un le tient de quelque chose. Il possède une source de légitimité. Elle réside dans une théorie acceptée par l'exécutant à la fois capable d'expliquer le monde (en termes scientifiques ou en termes religieux) et capable de le transformer. L'idée légitimante et éclairante, sens de l'histoire menant à la Révolution par exemple, demande réalisation, donc incite à l'action. Mais ceci, elle ne le fait pas par sa seule force, d'évidence ou de fascination. L'idée qui mène à tuer n'est pas seule : elle forme, entourée et soutenue par d'autres idées un édifice mental cohérent qui s'appelle idéologie.
L'idéologie a ceci de merveilleux qu'elle ne consiste pas seulement en une série d'affirmations, portant généralement sur des rapports de pouvoir, et auxquelles on pourrait adhérer ou pas. Elle fournit des réponses à des questions futures, des ripostes à des objections éventuelles, et des grilles mentales pour comprendre ce que les autres ne comprennent pas. Les autres - trompés par les mensonges adverses, abrutis par les médias et victimes, finalement, de l'idéologie dominante, car nous nous ne pratiquons pas l'idéologie mais la vérité ou la science - ne saisissent pas ce qui crève les yeux : le complot des Juifs et des Croisés, le prochain effondrement du capitalisme, l'oppression que font régner sur nous les étrangers qui nous occupent.
Toute idéologie n'implique pas une théorie du complot ni ne désigne forcément des boucs émissaires. Toute idéologie n'incite pas obligatoirement à massacrer des gens pour se réaliser. Mais il se trouve facilement des interprètes, des leaders qui parlent en son nom, donc "en vérité", qui démontrent comment la cohérence entre analyse et objectifs implique le passage soit par le stade de la répression s'ils sont au pouvoir, soit par le stade du terrorisme s'ils n'y sont pas.
L'idéologie est sollicitée pour produire à la fois l'explication des malheurs du monde, le plan pour le changer, le nom de l'acteur qui en est chargé et la méthode, souvent sanglante, qui y mène. Parfois, cela peut mener à d'étonnantes acrobaties dialectiques pour démontrer que l'on est bien autorisé à tuer et même qu'il faut le faire.
Ainsi, Lénine a condamné sans ambiguïté le terrorisme dit individuel : c'est au parti d'apporter de l'extérieur sa conscience historique au prolétariat et à lui de le mener sur la voie de la révolution quand les conditions objectives sont réunies. Pas question d'espérer que quelques illuminés, romantiques petit-bourgeois, tuant quelques généraux ou quelques fonctionnaires puissent renverser le puissant édifice élevé par la bourgeoisie. Une fois au pouvoir, Lénine n'est pas hostile à une terreur d'État pour paralyser les éléments contre-révolutionnaire, mais ceci est une autre histoire.
Et pourtant une bonne partie des gens qui ont posé des bombes ou fait des attentats au cours des quarante dernières années se réclamaient du léninisme. Soit ils mêlaient leur marxisme-léninisme à du tiers-mondisme ou à de l'anticolonialisme, même très primaires comme les Tigres Tamouls, et ils expliquaient qu'ils étaient une armée de libération. Soit ils agissaient dans des démocraties occidentales, comme la Rote Armee Fraktion ou les Brigades Rouges, et ils faisaient des pages d'analyse sur le "sujet historique" ( la nature du prolétariat), l'état des contradictions du front de classe, etc, Ils en concluaient qu'ils pratiquaient la guérilla des métropoles, des actions de partisans ou qu'ils constituaient un parti communiste combattant menant un combat politico-militaire : rien à voir avec le terrorisme individualiste.
Ainsi envisagée, l'idéologie tue en légitimant une certaine violence qu'elle montre comme défensive, historiquement justifiée, au service du peuple, voulue par Dieu, ...

- Deuxième explication souvent avancée : l'idéologie est comme dotée d'une force autonome. Elle hypnotise ou égare ses partisans, les rend fanatiques, donc assassins. Le terroriste serait alors un idéaliste égaré qui, à trop croire au monde parfait, à trop adhérer à un utopisme dévoyé, en somme, perd tout contact avec la réalité. Il fait le mal, tuer des innocents ou des lampistes, parce qu'il est trop persuadé que le Bien est inéluctable. Ou pour le dire à la façon de Dostoïevski, les idées sont des démons ( les démons est, paraît-il, une meilleure traduction du titre de livre que l'on a connu pendant des générations comme les possédés) : elles habitent et rendent fous des malheureux. Après tout, comme le dit Hannah Arendt "Une idéologie est précisément ce que son nom indique : elle est la logique d’une idée…. L’émancipation de la pensée à l’égard de l’expérience."
D'un côté, le terroriste est bien, en effet, celui qui, poursuivant une fin déterminée par l'idéologie, comme la Révolution et se trouve entraîné à utiliser des moyens de plus en plus extrêmes au service d'un but qui recule sans cesse - et pour cause- bien qu'il croie toujours l'atteindre avec un supplément de violence ou de dévouement à la cause
Dans cette optique, l"idéologie est à la fois motivante (elle incite, elle suscite une passion) et déréalisante (elle s'interpose entre le réel et l'activiste voire le terroriste).

- Troisième interprétation du rapport idéologie/terrorisme, qui est suggérée par une phrase de Camus dans les Justes : "Quand il tue un homme, il croit tuer une idée". C'est plutôt un développement de l'idée précédente qu'une alternative : le problème ne serait pas tant que le terroriste perde le sens moral ou le sens commun dans la folle poursuite de son rêve, c'est qu'il y trouve trop de sens. Il a une vision symbolique de la réalité. Là où nous voyons un fonctionnaire ou un policier, le terroriste voit une incarnation de l'État ou de la Répression. Là où nous pensons qu'il y a des victimes innocentes dans un autobus et un kamikaze dément qui se fait sauter, ce dernier évalue un système compliqué de compensation : il n'échange pas sa mort contre un certain nombre de houris au paradis (ce serait un peu simpliste), mais où s'applique la loi du talion. le sang versé aujourd'hui s'inscrit dans une comptabilité séculaire des morts de l'Oumma et chez ses ennemis. Là où les statistiques constateront le X° attentat à l'explosif de l'année, le terroriste pensera qu'il s'agit d'un épisode décisif du développement de la lutte politico-militaire des masses et qu'elles ont reçu là un message décisif qui transformera leur conscience. L'idéologie serait donc coupable par emphase et surinterprétation.
Le terroriste croit que chacun de ses actes doit d'une part révéler encore un peu plus combien l'idéologie est vraie, et d'autre part offrir à d'autres la révélation de la vérité. En ce sens tout terroriste est (ou se prend pour) un intellectuel : ce n'est pas quelqu'un qui se caractérise par un usage particulièrement fréquent de son cerveau, mais par la volonté de peser sur les affaire du monde par le poids des idées. Un intellectuel d'un genre particulier, car contrairement à l'intellectuel de papier qui est autorisé à faire connaître son opinion privée sur les affaires publiques par le consentement des médias, le soutien de ses admirateurs ou la reconnaissance de ses pairs, l'intellectuel de poudre s'autorise à interpeller le monde par l'audace de son acte.


Le rapport entre terrorisme et idéologie sera développé dans un autre article.

http://www.huyghe.fr/actu_703.htm