20 mars 2020 - Virus Versus Vérité
Déni et pandémie

Après avoir constaté que le virus est anti-libéral (Guibert), anti-illusions (Soriano) et anti-moderne (Huyghe, affirmons maintenant qu’il est anti-vérité

Il est bien connu qu’en cas de guerre, la première victime est la vérité. La guerre au virus n’a pas dérogé à la règle. La falsification gagne avec la contamination et ses formes sont plus variées.

Il y a d’abord le classique mensonge ou silence d’État. La Chine a commencé en tentant de cacher l’épidémie sous le tapis et en faisant taire ceux qui en parlaient (si le réel contrevient aux ordres du Parti, le réel a tort). Puis, la chose admise (le réel, c’est ce qui est irrémédiable disait un philosophe), Pékin a opéré un brillant retournement : ses victoires pour confiner puis restreindre l’épidémie démontrent l’excellence du modèle capitaliste-socialiste-autoritaire. La propagande se déchaîne : c’est la Chine qui aide désormais les Occidentaux un peu laxistes et dépassés. Conclusion : quand l’épidémie sera finie, la Chine se sera-t-elle présentée comme la grande puissance régulatrice qui remplace les USA ?

La stratégie de déni française est aussi assez remarquable. Nous n’aurons pas la cruauté de revenir les aveux d’Agnès Buzyn (on savait..., c’était une mascarade...). Mais l’art de feindre d’organiser les événements qui vous dépassent atteint des sommets : il ne sert à rien de fermer les frontières, de porter des masques si l’on n’est pas malade, de dépister les gens qui ne sont pas gravement atteints, nous dit-on. Or beaucoup d’autres pays le font et avec succès (sans parler de l’OMS qui inisiste sur dépister, dépister, dépister). Mais il se trouve que nous n’avons ni frontières, ni masques, ni tests suffisants. Nous faisons de notre misère une philosophie : si nous n’y en a pas, c’est que nous sommes bien plus malins et que c’est inutile... Et d’ailleurs nous sommes entourés de scientifiques. Et vous n’allez pas lancer une polémique en temps de guerre...

Le coronavirus pose aussi le problème de la vérité idéologique. Il a opposé son terrible principe de réalité à nos illusions : l’Europe qui protège, la mondialisation irrésistible et bonne, l’ouverture et la fin des frontières, la ringardise de l’État-providence, l’inutilité de la Nation qui protège, la délocalisation et les flux tendus, a communication de tous avec tous, l’économie avant tout, la technologie qui supprime le risque, la modernité progressite triomphante. Les élites ne sont pas formatées pour comprendre qu’un événement (une guerre, une révolte, un virus) soit imprévisible, que le tragique puisse revenir, que les courbes ne se prolongent pas toujours, et que les situations les plus archaïques (grandes épidémies, rupture des flux de circulation) puissent encore se reproduire. Elles nient donc ce qui les nie.

Parallèlement, il est tentant de refuser la la vérité du hasard, c’est-à-dire que des événements, parfois d’une importance extrême, adviennent simplement comme cela : sans puissance obscure pour les produire ou sans dessein caché.
Du coup, se développent des théories complotistes
- Les Chinois auraient fabriqué le virus dans un laboratoire militaire et l’auraient laissé s’échapper
- Le virus aurait été fabriqué par les Américains pour déstabiliser la Chine
- Ce sont des militaires américains qui ont contaminé la Chine à l’occasion de jeux
- Le virus a été fabriqué par l’institut Pasteur comme le prouverait un brevet (en réalité, ancien, portant sur une autre variété du virus, et destiné à trouver un vaccin, pas un virus tueur).

D’autres contre-vérités relèvent du mécanisme ancien de la rumeur et panique. Il suffit de consulter la rubrique fake news de son navigateur : fausses photos de morts, fausses informations sur les horreurs qui se produisent là ou là, faux remèdes de bonnes femmes pour se guérir ou se préserver, fausses révélations sur des plans secrets... Le phénomène n’est pas nouveau et on devait en raconter de rudes dans les tavernes au moment de la peste antonine ou du choléra. Plus un sujet touche à nos passions - ici la peur- plus nous avons envie d’échanger à son propos, plus nous sommes réceptifs à l’information alternative (et donc méfiants à l’égard de l’information venue d’en haut), plus nous nous intéressons aux révélations sensationnelles, plus nous les diffusons... Ajoutez, évidemment, l’effet des réseaux sociaux...

Dernier paradoxe : le virus médical favorise le virus informatique : les cynerattaques se multiplient basées sur le principe que, si l’on envoie un message piégé qui porte dans son titre quelque chose en rapport avec le coronavirus (un appel urgent de l’OMS, une demande d’aide, des instructions importantes), les gens vont plus facilement cliquer, être moins vigilants, et introduire plus facilement des logiciels malveillants dans leur système.

Ni les idées dominantes, ni les technologies de communication ne nous immunisent contre la très archaïque tendance à transformer la panique en illusion généralisée.


http://www.huyghe.fr/actu_1680.htm