9 février 2020 - Obscurantisme en ligne
Sans remonter à la terre plate, au fait que l’homme n’ait jamais débarqué sur la lune ou à l’idée que l’évolution n’existe pas, sur Internet, on apprend que les Français sont les plus sceptiques sur la nécessité des vaccins, qu’une dame gourou Vandana Shida expose les thèses anti-science à science po, qu’il circule des thèses sur les ondes et qu’il faut se méfier des compteurs Linky et de la 5G, que 86% des jeunes français pensent que le nucléaire participe fortement au réchauffement climatique et émet du co2, pas les éoliennes, que la maladie de Lyme est transmise par les tiques, qu’il y a un lien prouvé entre pesticides et cancer du sein. Plus l’efficacité de l’homéopathie ou de controverses sur des listes de produits, glyphosate au premier rang, qui ont d’indéniables dangers, mais dont le risque, notion tout à fait différente aux doses où on les rencontre, déclenche des controverses passionnées. Et ne parlons pas des légendes sur le coronavirus.

Le tout sur fond de dénonciation, aux connotations anti modernistes, naturalistes, catastrophistes et libertaires, de la science officielle. A commencer par la médecine. Souvent aussi au nom d’une démarche plus authentique qui remarquerait des corrélations négligées (d’où découverte de causes cachées qui échapperaient à la « science officielle » et anticipations terrifiantes des effets). L’argumentation scientifique (établissement de lois et modes de preuve) semble atteinte par la crise du consensus.

Comme en politique, on peut chercher des causes : les charlatans sont convaincants (par exemple ils « jouent des peurs ») et les gentils ne saisissent pas les finesses du raisonnement notamment statistique. On peut parler biais cognitifs. On peut aussi chercher des coupables qui pousseraient les thèses les plus folles, en une sorte de subversion de la preuve, sans oublier les intérêts matériels des vendeurs d’espérance ou des capteurs de clics (vous raconter une carabistouillle attire vers une publication ou un site où la seconde d’attention du cerveau humain est revendue à un publicitaire). Et sans négliger non plus l’arrière-fond idéologique d’opposition à la science comme domination de la nature, au développement comme agression : nature et peuple versus développement et puissance.

Mais toutes ces polémiques ont aussi un cadre médiatique : le marché intellectuel du doute, la prime à la théorie venant de gens « authentiques », comme nous, l’explosion de l’argumentation (chacun pouvant émettre, relayer, discuter, juger, s’indigner, soutenir, etc. à son tour), tout cela fleurit en ligne. Le numérique est par nature favorable à la contre-information et à la contradiction (chacun étant ce censé pouvoir aller aux sources et aux témoignages comme en direct d’égaux présumés sincères). Les algorithmes amplifient le phénomène et favorisent tout ce qui fait buzz, polémique et mobilisation (et particulièrement dans le domaine de la santé qui est celui de l’intime, de ce qui pourrait m’arriver à moi ou mes proches). Et s’ajoutent des techniques de captation de l’attention, de production de faux partisans, qui donnent des armes à la mésinformation au détriment des affirmations accréditées de façon hiérarchique et traditionnelle.

Les réseaux sont le lieu de l’alerte incessante (gluten, ondes, glyphosates, vaccins, lactose, nouveau produit cancérigène...) où la peur vaut souvent autorité, bien que nous vivions dans des sociétés où le souci de protection est infiniment supérieur à ce qu’il fut jamais. Certes le remède est souvent près du poison et, sur les mêmes réseaux, fleurissent les vidéos de démontage ou de démonstration de nos biais cognitifs, les déconstructeurs de fariboles, les sources primaires et les idées tertiaires... Mais reste la terrible loi dite de Brandolini « La quantité d'énergie nécessaire pour réfuter du baratin est beaucoup plus importante que celle qui a permis de le créer ».

http://www.huyghe.fr/actu_1669.htm