4 février 2020 - L’homme au couteau et la routine terroriste

L’homme au couteau qui se fait abattre devient une figure familière des médias. À Londres un assaillant déjà condamné pour jihadisme blesse trois passants et est abattu. Daesh revendique. À Dieuze un militaire en formation attaque une gendarmerie au couteau.Il se réclame de Daesh.
Ces hommes au couteau, comme leurs prédécesseurs des dernières semaines à Villejuif, à Metz (et peut-être Gelsenkirchen en Allemagne) suscitent chaque fois un questionnement rituel : déséquilibré ? fiché S ou équivalent ? solitaire ? peut on parler de terrorisme ? attentat ou tuerie ? lien avec l’islam, l’islamisme ou le jihadisme ? allégeance au califat ? revendiqué ou pas ? par Daesh déclinant ou dormant ? On coche des cases.

Le souci sémantique de bien décrire évite certes l’accusation de fake news, d’islamophobie, d’amalgame, ou d’encouragement à l’extrémisme ; mais tout cela en apprend beaucoup plus sur notre mentalité et peu sur le phénomène.

L’intérêt stratégique de se précipiter avec « un couteau, une pierre, une voiture » sur n’importe qui a été théorisé par feu al-Adnani sorte de ministre de la propagande et des attentants de Daech. Même si tous ceux qui font ce qu’il a dit ne le font pas forcément par ce qu’il l’a dit, des hommes acceptent donc de mourir, après avoir tué peu (moins qu’une bombe ou un fusil), des gens peu connus et peu concernés (ils passaient par là). Les tueurs ne peuvent espérer apporter qu’une contribution modeste au châtiment des mécréants, à un changement de politique du gouvernement, ou à la conversion de masses. Au pire (au mieux pour eux), une notoriété éphémère. Mais peut-être le Paradis.

Nous avons commémoré les attentants du 7 janvier 2015 : tuerie de Charlie Hebdo, assassinat d’une policière, otages de l’hyper casher, fusillades. Des opérations spectaculaires dont chacun comprenait la dimension symbolique. C’est d’ailleurs cette dimension - frapper les blasphémateurs, les flics et les Juifs coupables d’humilier les musulmans- qui incita a contrario des millions de gens à proclamer dans la rue leur attachement aux valeurs républicaines et leur refus de l’amalgame. Nul ne doutait alors que nous devenions le peuple du courage et que nous restions le pays de l’Universel. La conviction dominait que c’était notre vertu même (tolérance, rire et vivre ensemble) que visait le fanatisme (sans plus de précisions). Cela en disait, là encore, beaucoup sur nous et peu sur eux.

Cinq ans plus tard, il y aura des bilans à tirer du droit au blasphème et du vivre ensemble, sur le thème de la fierté (même pas peur) et de l’unanimité sociale ou du refus d’interdire. Les forces de l’esprit (esprit Charlie et républicain) et du rassemblement n’ont pas vraiment vaincu.

Entre les hommes à Kalach et les hommes au couteau il y a eu, bien sûr, la montée et la chute du califat (pour mémoire en janvier 2015 les frères Kouachi se réclamaient encore d’al Qaïda et Coulibaly déjà de Daech). Après une année record 2016 où les attentats de Daech ont fait plus de 13.000 morts (13736 pour 2028 attentats selon une étude que nous avions commentée ici) avant de décliner avec leurs moyens militaires et de communication. Les attentats en France et en Europe tendant à être moins sophistiqués et plus individuels (au sens qu’il n’y a souvent qu’un seul exécutant). Leurs cibles sont plus modestes. Leur létalité et leur impact diminue.

En 1880, le révolutionnaire russe (narodniste) Gerasim Romanenko écrivait un manifeste « Terrorisme et routine » qui justifiait l’attentat dans la lutte anti-tsariste à long terme. De fait, pour la seule période 1900/1917, le terrorisme révolutionnaire russe aurait fait 17.000 victimes dans une Russie qui s’habituait au bruit des bombes et des pistolets.
Mais ce n’est pas cela qui a fait la révolution.

Faudra-t-il s’accoutumer à notre propre routine : une attaque au couteau tous les deux/trois mois, une brève controverse sur son caractère djihadiste et puis l’oubli ? Que l’on baptisera pudiquement résilience.

Ce ne serait ni glorieux ni moral mais ce serait un paradoxal piège pour les jihadistes : voir s’user l’élément principal de l’acte terroriste : force de la représentation et impact spectaculaire.




http://www.huyghe.fr/actu_1668.htm