9 octobre 2019 - Macron désigne l’hydre terroriste
L’éloge des héros morts ou des victimes martyrisées est un genre difficile que les Grecs appelaient apodictique et que Macron rend fort politique. Dans son hommage aux quatre fonctionnaires de police tués par un des leurs, le chef de l’État a exprimé toutes les émotions, pitié, stupeur morale, courage, solidarité avec ceux qui nous protègent, sentiment d’unité nationale, admiration pour les forces de l’ordre, tout ce qu’implique ce type de rhétorique. L’allusion historique était là aussi avec notre histoire, nos combats, nos valeurs républicaines, notre résistance. Mais le Président en a profité pour glisser quelques messages.

D’abord qui est l’ennemi ? Qui est coupable ? Non pas la radicalité, la barbarie, la folie des hommes, ni le terrorisme (qui est un moyen de combat, certes inhumain), ni même le radicalisme (notion floue qui désigne un processus psychologique), moins encore le très abstrait extrémisme. Même pas le djihadisme (ce qui équivaut à dire que l’ennemi est celui qui nous traite en ennemi). L’ennemi est une idéologie qui prétend nous détruire. Suivant en cela bien davantage la thèse de Kepel (la volonté idéologique source de violence et non le désir de violence prenant le prétexte de l’idéologie), Macron le nomme et en rappelle la nature. C’est l’hydre de l’islamisme, cette idéologie mortifère, l’islam dévoyé ou encore le terrorisme islamiste.

Rompant avec le padamalgamisme ou le rienavoirisme qui étaient de règle, Macron reconnaît que des gens qui proclament agir par devoir religieux et dans des perspectives théologico-politiques, ont un petit quelque chose à voir avec la religion. On tue pour ce qu’on croit et non par un simple dérèglement, ou pour obéir à de mauvaises passions.

En faisant cela, le président présuppose qu’il est impossible de « guérir » du terrorisme (déradicaliser p.e.) sans tarir l’idée contagieuse et sans vaincre la doctrine perverse.Et l’ennemi a un lien avec l’islam, même si c’est sous une forme pervertie ou dévoyée (le jihadisme califal, branche du salafisme, branche du hanbalisme, branche du sunnisme). C’est une incroyable droitisation du discours (imaginez un peu la réaction si Mari e le Pen avait dénoncé l’hydre islamiste) et cela se paiera politiquement sur son flanc gauche. La peur de stigmatiser les musulmans en parlant de l’islamisme est une constante de notre vie médiatique et politique. Mais nommer l’idée comme la cause peut aussi rassurer une partie de la population exaspérée par la stratégie dite de déni politiquement correct.

Mais que faire, une fois énoncé ce constat ? Macron préconise une « société de vigilance » tout en rassurant : elle sera respectueuse des droits et ne deviendra en aucun cas société de surveillance. Certes ! Ce sera le « balance ton islamiste » : chacun est mis en demeure de relayer l’État impuissant au delà d’un certain point en faisant quoi, d’ailleurs ? En signalant tel qui se fait pousser la barbe ou ne fait plus la bise aux dames ? On imagine mal comment gérer cela. Techniquement d’abord par surabondance d’information à trier. Politiquement ensuite, car on pressent les accusations de stigmatisation que cela déclenchera.
Ce discours fait ainsi passer les deux problèmes de fond qui sont l’infiltration de services sensibles par des islamistes et notre incapacité à pratiquer la déradicalisation au profit de l’émotion qui rassemble et du rappel de la figure de l’ennemi. Un avantage rhétorique ne se traduit pas forcément en efficacité politique.

http://www.huyghe.fr/actu_1646.htm