24 avril 2019 - Idéologie(s) ?
Parfois sous le déguisement hypocrite des « valeurs » ou du « projet » la question de l’idéologie revient au premier plan. D’abord parce qu’une fraction de la classe politique (les progressites définit son action selon un double critère : 1) adaptation au réel, conformité aux évolutions mondiales et sociétales, ouverture, inscription dans le cercle de la raison (il n’y a pas d’alternative au libéralisme, à l’Europe, à la transition écologique, ce sont des évidences)
2) lutte héroïque contre la dangereuse idéologie populiste, nationaliste et illibérale, danger qui nous menacerait de l’extérieur (la main de Poutine) mais aussi d’en bas, des couches inférieures à faible quotient intellectuel qui manifestent leur ressentiment contre le système.

On a bien compris que l’idéologie c’est la pensée de l’autre, mais on ne peut se contenter de cette définition polémique (vous faites de l’idéologie, vous êtes complotiste et vous n’y comprenez rien devenant quasi synonyme)

Qu’est-ce que l’idéologie ? Question éminemment idéologique puisqu’elle suppose un critère du non-idéologique (vrai, scientifique, irréfutable, faisable, universel ?).
Le plus souvent, le terme sert à disqualifier (nous, nous avons des idées, les autres suivent une idéologie). Il est employé par des libéraux ou par des « progressistes » : fumées déconnectées de la réalité, rêveries ou revendications impossibles à satisfaire face aux contraintes du réel (il n’y a pas d’alternative). Au pire, ce serait la projection de craintes et de phantasmes (peur de l’autre, crispation identitaire, ...). L’idéologue ignore le possible et projette son imaginaire dans le futur. Éventuellement, il deviendra brutal, totalitaire pour forcer le réel suivant la logique de son idée. L’idéologie, carence intellectuelle, débouche sur une pratique arbitraire. À ce compte, on est toujours l’idéologue de quelqu’un qui se réclamera d’une vision de l’action politique plus pragmatique, plus modérée, plus étayée sur des chiffres, plus applicable que la vôtre.

Autre façon d’envisager l’idéologie : une stratégie plus ou moins consciente au service d’intérêts. Elle servirait alors à dissimuler la réalité, à en produire une image comme inversée dans une chambre noire. C’est la fausse conscience chère aux marxistes : l’idéologie reflet utile (à opposer à la pensée critique) présente le monde tel qu’il est provisoirement (et tel qu’il convient aux dominants) ; il se justifie comme naturel, indépassable, conforme aux valeurs universelles. Ce n’est pas un délire, c’est une déformation. De nombreux penseurs marxistes, dont Gramsci, se sont voués à la tâche de déchirer l’illusion dont sont victimes les dominés. Et se sont posé l’épineuse question : l’idéologie quelle autonomie par rapport à l’économie (déterminante en dernière instance) ? Comprenez : alors qu’en bonne orthodoxie, un certain rapport de classe devrait entraîner la révolution est comme retardée par la perception faussée que se laissent imposer les classes intellectuellement et matériellement asservies.

Osons notre propre définition, au pluriel (car « une » idéologie n’existe pas, il y a toujours des idéologies en lutte, se définissant mutuellement par leur confrontation). Les idéologies sont des systèmes d’idées polémiques traduisant des valeurs et visant à des effets politiques
Donc tout cela suppose des passions partagées (puissance, égalité, identité, sécurité...) qui cherchent à se réaliser. Plus des idées organisées en système capable de distinguer le réel, le souhaitable et le négatif (généralement une autre idéologie). Des idées se renvoyant les unes aux autres, donnant cohérence à des représentations. Mais il y a aussi une dimension conquérante de ces idées (rassemblées pour gagner des têtes et se concrétiser). Enfin une dimension politique : les idéologies visent à transformer le monde et les rapports de pouvoir (ou à les empêcher de changer, ce qui ne demande pas moins d’efforts).

Si, comme nous le présumons, nul ne peut échapper complètement à l’idéologie (chacun laissant peu ou prou ces systèmes de croyance intériorisés guider ses choix), elle répond à des besoins généraux.

D’abord une fonction communautaire : l’idéologie renvoie à un Nous qui parle. Nous les vrais patriotes, les prolétaires, les modernes face à eux, les possédants, les impurs, les dominants ou les nationalistes. Bien entendu il y a bien des degrés dans cette relation, du groupe fanatique prêt à mourir pour la cause à une aimable réunion de notables radicaux socialistes. Mais derrière toute idéologie, un collectif : chaque discours exprime l’identité du groupe engagé, voire d’un référent mythique (le prolétariat, le peuple et la Nation, les forces du Progrès...). L’idéologie c’est penser ensemble. Ou ressentir ensemble. Il semblerait que l’affect que l’on théorise le plus de nos jours, ce soit la peur (de la perte de sécurité ou d’identité, de la catastrophe écologique ou des démons nationalistes et populistes). D’où, par exemple, des conflits entre ceux qui ont peur de la fin du monde et ceux qui se soucient des fins de mois : intérêts différents, degrés de théorisation différents.

Second rôle de l’idéologie : elle pense pour nous ; ses réponses précèdent nos questions. À l’insupportable complexité du monde, elle oppose ses catégories. Comme par hasard, son logiciel fournit les messages qui coïncident avec les intérêts de ceux qui les soutiennent. Il élimine le doute et le hasard. Qui peut s’en prétendre indemne ? Les opinions que nous professons - sur la fiscalité, le gliphosate ou l’énergie, et autres questions sur lesquelles le citoyens n’a pas les moyens d’acquérir une compétence - nous les tenons nous d’une intuition et réflexion ou de notre boussole idéologique qui nous indiquera le bon choix ? Comme la mémoire sert à oublier, l’idéologie sert à occulter les contradictions et à les réduire à la pureté des principes. Accessoirement à donner une cause à nos malheurs. Quitte à donner tort à la réalité quand elle contredit la pureté des principes.

Enfin l’idéologie sert à lutter. Contre l’adversaire, sans qu’il devienne nécessairement l’ennemi, mais aussi contre les résistances du réel. Que l’idéologue veuille changer le monde ou l’empêcher de changer son discours se projette dans le monde de l’action politique et du pouvoir qu’il propose de fonder et répartir. Le carbone et les phobies, les élites mondialistes...: chacun se définit par ce qu’il combat.

Il y a sans doute des idéologies fortes avec une représentation du monde structurée, mobilisant des passions totales. Et des idéologies « faibles » qui ne jouent que sur une gamme réduite d’affects et d’ambition plus modeste. Ce n’est pas la même chose que de vouloir initier l’Histoire d’une humanité désaliénée et de vouloir liquider les dernières poches d’intolérance dans la société multiculturelle. Autre remarque : notre époque semble à la fois hyper et dé-idéologisée. Hyper parce que l’impératif de conformité morale et « sociétale » envahit le moindre aspect de notre vie (langage, écriture, rapports personnels). Mais dé-idéologisée dans la mesure où les outils traditionnels de médiation du conflit droite/gauche, partis, syndicats, se sont globalement ralliés au même modèle. Résultat : ce conflit est remplacé par le fossé bas/haut et par la confrontation crue des intérêts matériels, accompagnée d’une franche et réciproque détestation de classe.
Mais, dans tous les cas, l’idéologie polarise et c’est bien sa fonction.

Une fois que nous avons dit cela, nous n’avons encore rien dit de l’idéologie « vivante » qui circule en quête de nouveaux repreneurs pour l’adopter. Contrairement à une philosophie qui peut rester enfermée dans une seule tête, l’idéologie - armée d’idées organisées en vue de la victoire - conquiert ou meurt. Pas d’idéologie, certes, sans message spécifique, celui du doctrinaire, celui du chef... Mais pas d’idéologie sans dispositifs de propagations. Elle a besoin de médias pour se transmettre. Suivant les époques, le livre, le journal, la télévision, les réseaux adaptent et formatent l’idéologie. Ainsi, si l’imprimé favorise le parti dogmatique avec programme, la télévision propose des images émotives, la pitié, l’émotion, l’identification à distance. Les réseaux sociaux - voir printemps arabe ou les gilets jaunes - sont, eux, plus adaptés à des mouvements fluides ou horizontaux, aux revendications plutôt vagues ou contradictoires, mais aux répulsions (« dégage ») puissantes.

L’idéologie suppose des médiations : des organismes voués sinon au contrôle des cerveaux, du moins à la transmission des valeurs et idées. Une tradition de gauche incrimine les appareils idéologiques d’État (églises, institutions scolaires, syndicats, Universités) chargées d’inculquer la vision dominante. Il serait tout aussi juste de voir dans les organisations d’influence, think tanks, lobbies, groupes « de la société civile », ONG, des vecteurs de l’idéologie mobilisatrice.

Par ailleurs, l’idéologie fonctionne aussi par le choix des mots et des notions qui s’imposent à tous, par la hiérarchie des sujets que l’on traite, par des notions présentées comme évidentes, par les critères de vraisemblance ou de convenance, par la doxa et, bien entendu à travers des figurations et représentations symboliques. En ce sens, la culture industrielle au quotidien, une publicité ou un feuilleton TV, véhiculent une idéologie : ils indiquent indirectement ce qui est culturellement et socialement désirable ou redoutable. Et qui revient souvent à personnaliser et illustrer : qui sont les gentils et qui sont les méchants, les grands principes auxquels se référer ou ce qui confère du prestige. Tout n’est pas délibérément idéologisé, mais tout est interprétable en termes d’affrontements idéologiques.

Le premier à employer le terme d’idéologie fut Destutt de Tracy au début du XIX° siècle ; il entendait par là une science vouée à l’étude du mode d’engendrement des idées. Et sans doute nous aurions besoin d’une science de l’engendrement/reproduction des idéologies (leur efficacité rhétorique, leurs voies et moyens de diffusion...). Dans la lignée de Gramsci, on a cherché à droite et à gauche à inventer des stratégies de conquête du pouvoir idéologique - par les intellectuels, par la culture populaire, par l’éducation, par des relais et organisations...- jusqu’à faire basculer la fameuse « hégémonie idéologique ».

Mais, dans tous les cas, nous n’échapperons pas à l’idéologie. Ni en inventant un supersystème intellectuel qui libérerait définitivement l’humanité de ses erreurs. Ni en nous déclarant « pragmatiques» et en récitant le mantra de la fin des idéologies. La politique ne peut reposer sur un consensus imparable : elle traite par nature de ce qui est souhaitable et vraisemblable. Pas indemnes, mais lucides, c’est déjà un programme.

Bibliographie
Baechler J. , Qu’est-ce que l’idéologie ? Gallimard, 1976
Debray R, Cours de médiologie générale, Gallimard, 2001
Dumont François, Les idéologies, Paris, P.U.F., 1974
Gramsci Antonio, Cahiers de prison, Paris, Gallimard
Huyghe F.B. & Barbés P., La softidéologie, R. Laffont 1987
Mouffe C., L’illusion du consensus, Albin Michel, 2016
Ricœur P., L’idéologie et l’utopie, Seuil 1997
Zizek P., The pervert’s guide to ideology, Film (c.f. Youtube), 2012

http://www.huyghe.fr/actu_1599.htm