23 novembre 2018 - L’insurrection vient-elle ?
L’insurrection vient-elle *? En tout cas pas à la façon qu’espérait Nuit debout en mettant en scène au cœur de Paris des revendications hétérogènes, des communautés soumises à domination et des individualités affichant rupture ou révolte (mais diplômées et urbaines). Ce ne sont ni les victimes « intersectionnelles » (noires, femmes et lesbiennes par exemple), ni les immigrés clandestins, ni même les licenciés de telles usine qui font trembler l’Etat aujourd’hui. Ce sont des gens qui disent eux-mêmes appartenir à la classe moyenne en plein déclassement, des provinciaux, des représentants de la France dite périphérique (Guilly) ; ce sont les « somewhere » repérés par Godhart lors du Brexit : s’ils ne prennent guère l’avion et beaucoup la vieille voiture pour aller au travail, s’ils ne s’éloignent pas de la région où ils résident et qui manque de gares, de services et transports de proximité, ce n’est pas pour contribuer à destruction de la planète par de sottes itinérantes, mais parce qu’ils n’ont guère le choix. D’ailleurs, ils n’ont pas le choix de grand chose, et certainement pas de leur avenir.

La dimension territoriale est fondamentale pour comprendre ces manifestants enracinés et assignés à la fois, leur comportement, et même leur allure (la tête des gens qui vont à l’enterrement de Johny comme les a qualifiés avec dédain un commentateur humaniste). Les injures n’ont pas manqué contre ces fumeurs de clopes et utilisateurs de diesel, beaufs, potentiellement anti-immigrés et multiphobes et qui tuent les gens en les incitant à précipiter leurs voitures sur les barrages, en attendant de menacer l’ordre public par des manifestations non déclarées (vous vous rendez compte ?). Entre un hashtag balancetongiletjaune, la recherche des phtotos fakes qu’ils publieraient sur leur page Facebook et la révélation que « c’est plus complexe » sur les plateaux de télévision, on voit s’organiser la résistance des vrais démocrates contre ces gueux. Attendez vous, d’ailleurs, à découvrir qu’ils sont manipulés par Poutine.
Dirigeants et médias ne cessent de répéter que leur message est confus, leur représentation inexistante, leur vision brouillée.

Et s’il était au contraire très clair ? Que disent-ils ?

- Oui, le carburant, c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Nous le confessons : c’est le résultat de l’exapération bien plus ancienne. Quelle surprise !
- Oui nous sommes le peuple, les gens ordinaires soumis à des contraintes ordinaires, rétifs à la taille et à la gabelle. On n’en peut plus : nous sommes dans le monde de la réalité, nous ne vivons pas dans le même monde que vous.
- Oui nous sommes anti riches, anti parisiens et anti élites (surtout condescendantes). Oui le mépris de classe dont vous nous témoignez nous énerve un tout petit peu
- Oui, les enjeux symboliques sont importants. Ca vous étonne ?
- Non vous n’arrangerez rien en nous répétant que nous ne comprenons rien, en nous rendant responsables de la fin du monde, en nous promettant de nous reverser une partie de ce que vous nous versez. Et certainement pas en nous faisant un numéro de bad cop (Castaner menaçant les quasi séditieux) et de good cop (il faut entendre ces braves gens et nous adorerions négocier s’ils avaient des représentants un tout petit peu sérieux).
Il y a visiblement une énorme fossé social et idéologique entre deux parties de la population. Nous y reviendrons.



*Nota : Nous empruntons notre titre à celui d’un livre sorti en 2009, présenté comme émanant du groupe de Tarnac et dont nous avions fait la critique à l’époque : « L’insurrection qui vient » signé par le comité invisible. C’était romantique, plein d’imprécations pas toutes fausses et d’une sensibilité plutôt situ autonome. Les prophéties du comité ne se sont guère réalisées. Mais nous ne résistons pas à une petite citation :
« C’est le privilège des situations radicales que la justesse y mène en bonne logique à la révolution. Il suffit de dire ce que l’on a sous les yeux et de ne pas éluder la conclusion ».

http://www.huyghe.fr/actu_1591.htm