8 novembre 2018 - Gramscisme de droite, gramscisme de gauche
Dans un article précédent, nous avions évoqué le « gramscisme de droite » orienté reconquête intellectuelle. Reconquête, car, ce que ses tenants appellent suivant le cas esprit de 68, marxisme culturel, lib-lib (libéralisme libertaire) ou politiquement correct aurait pris le pouvoir intellectuel comme par fraude. Intellectuelle, car le programme consisterait à avoir des idées et à les diffuser dans leur écosystème naturel présumé, la droite, paralysée par la mauvaise conscience et par le fétichisme de l’économie. Ce projet a pour défaut de ne pas penser moyens de la pensée : les idées qui deviennent forces ont besoin de relais, de vecteurs, d’alliés. Les visions du monde ou les « valeurs », tout cela prospère par mille propos quotidiens et par des jugements partagés ; cela s’appuie sur des groupes qui y ont intérêt et participent à leur diffusion, cela se combine avec le pouvoir de faire apparaître ou pas certains thèmes, avec des forces matérielles, etc.

Fait-on meilleur usage stratégique de Gramsci à gauche ? Pour la petite histoire, le Sarde est un des quatre auteurs italiens les plus lus au monde ; il s’est publié 18.000 essais sur lui (dont 2.500 en anglais et 600 en japonais), parmi lesquels très peu, présumons-nous, d’orientation ultra conservatrice . 
 L’auteur de ces lignes ne les a pas lus et n’a même jamais fini les « Cahiers de prison »... Il va donc forcément simplifier un peu ; on sera indulgent.

Il existe une version minimaliste qui concède que tout n’est pas déterminé par l’économie et fait appel au pouvoir des représentations (un classique problème infrastructure / superstructure typique du marxisme) : pas de rapport d’automaticité entre une configuration économique et le déclenchement de la révolution. Du coup, cela tourne vite à la déploration d’un supposé mouvement dextrogyre de nos sociétés. Mais une fois dit qu’il s’agit de reconquérir le « sens commun » ou « la société civile », on  n’a rien dit. On a évoqué un facteur magique : si les dominés ne se révoltent pas, c’est qu’ils sont abusés par l’idéologie dominante, qui a quasiment la vertu dormitive de l’opium. Voilà pourquoi votre masse est muette. Rosa Luxembourg disait « Si tout le monde savait, le capitalisme ne tiendrait pas un quart d’heure ». Or, justement, tout le monde sait. 

En une version plus élaborée, l’interprétation de gauche de Gramsci envisage une stratégie de bloc historique qui, certes, tienne compte de l’autonomie relative de l’économique, du politique et du culturel, mais qui, surtout, produise des alliances entre couches dominées. Donc il faudrait élaborer la « bonne » idéologie fédératrice ou le projet qui deviendrait historiquement hégémonique.
Cette nouvelle façon de diriger les esprits et les aspirations, préalable à la domination (au sens de la contrainte politique), suppose de s’en donner les moyens - groupes intermédiaires, éducation, production de symboles, etc.

Ce gramscisme « raffiné », nous l’avons évoqué évoqué à propos de Chantal Mouffe. Il est aussi influent dans des mouvements comme Syriza ou Podemos, en Amérique latine,  dans les « subaltern studies » en Inde, dans les « cultural studies», en relations internationales (Cox) ou chez les postmaxistes... Leur problème consisterait à substituer à l’actuel un nouveau consentement pour catalyser des volontés (ou vice versa).  

Gramsci pensait - rappelons-le quand même - qu’il s’agissait d’éduquer (y compris moralement) le prolétariat, de s’appuyer sur des intellectuels organiques à  son service, d’imposer ses propres représentations culturelles (« contrôler la production spirituelle »), puis de former des alliances avec d’autres classes subalternes et, in fine, de s’emparer de l’appareil d’État (moyens de contrainte opposés aux moyens d’hégémonie). Il rêvait de créer un « esprit national-populaire » avant d’entamer la conquête politique, d’un leadership intellectuel, moral et politique sur des alliés précédant la prise de pouvoir. Car au bout du compte, il y a l’État.

Par rapport à cette version première, le néo-gramscisme de gauche est confronté à deux difficultés.

La première est de ne plus s’appuyer sur le prolétariat (qui démontre chaque jour son inclinaison pour le populisme de droite), moins encore sur un parti le représentant et de devoir trouver des classes de substitution. Le phénomène n’est pas exactement nouveau : dès les années 60, de bons esprits partent en quête des mouvements sociaux ayant conservé leur authentique potentiel de révolte. Mais il s’agissait, à l’époque de trouver des acteurs capables de renverser violemment ce que l’on nommait encore le Sytème. Dans la forme actuelle, s’opposer à l’idéologie néolibérale se résume très souven à développer un discours identitaire féministe, écologique, pour les droits des minorités etc. Mais très sérieusement, qui pense que l’on menace l’hégémonie actuelle en manifestant un plus grand souci pour les droits des LGBT, contre le racisme et le réchauffement climatique ? S’il l s’agit de conquérir le pouvoir légalement et non plus par la violence révolutionnaire, comment fonder ce pouvoir sur des seules revendications communautaires / individualistes ?

Car la seconde difficulté du néo-gramscisme est qu’il transpose aujourd’hui un projet d’il y presque un siècle qui partait du sens commun, d’un peuple préconstitué, d’une « unité idéologique entre le bas et le haut, entre les simples et les intellectuels ». Et accessoirement d’un acteur historique, le parti. Additionner des minorités est tout sauf une façon de produire cette unité idéologique.

Le gramscisme de droite suppose une unité spirituelle du peuple et pèche par volontarisme. Le gramscisme de gauche se réclame des forces sociales auxquelles il manque conscience de soi. Plus brutalement : le gramscisme de droite a un problème de moyens, le gramscisme de gauche a un problème de fins.



http://www.huyghe.fr/actu_1587.htm