31 octobre 2018 - Faible vérité, vérité des faibles 2
Dans l’article précédent, nous évoquions la « La faiblesse du vrai de M. Revault d’Allones. Elle s’interroge sur le lien particulier entre mensonge délibéré, imagination et vérité politiques. Dans la ligne de H. Arendt, elle remarque qu’en politique, mentir c’est agir (au sens produire des effets sur le réel, ou au moins essayer). Certes, telle ou telle vérité de fait s’impose face à notre action politique (tel pays a gagné la guerre et possède tant de têtes nucléaires) et elle contrarie souvent la doxa, l’opinion commune ; surtout elle limite l’action ou nos souhaits de transformer le monde à notre guise. Mais nous pouvons agir sur l’opinion d’autrui, éventuellement la tromper et la soumettre, par des dispositifs de persuasion et l’affirmation d’un sens de la réalité.

L’invention de pseudo-réalités permet, dans un système totalitaire d’imposer l’autorité d’un seul (tous étant sensés se persuader qu’il a toujours raison). Cette invention permet aussi, y compris dans nos démocraties, de se débarrasser des réalités dérangeantes (par exemple en dévalorisant des livres ou des témoignages politiquement dérangeants). Mais la forgerie a aussi à voir avec l’imagination, avec l’intention de produire des possibles désirés. Pour le dire autrement, et bien que la philosophe n’utilise guère le mot, le rapport politique avec les faits rebelles ressort à l’idéologie ; de là la tendance à interpréter suivant une grille unique, à projeter dans le futur et à combattre d’autres idéologies. La rançon à payer étant que cet éloignement du réel menace le monde commun, ce monde auquel nous devons nous référer pour affronter nos désirs, nos interprétations, nos idées sur le vraisemblable ou le faisable, bref pour faire de la politique. Tout cela rend encore plus cruciale la question : pourquoi spécialement maintenant ?

M. Revault d’Alonnes va chercher la réponse chez Foucault. Nous passerions, selon lui, par une suite de « régimes de vérité ». Chaque société produit des instances, des autorités, des procédures qui permette d’accréditer le vrai et le faux. Raison d’État, compétence spécialisée des experts ou technocrates, vérité selon le marxisme qui correspondrait à une vision désaliénée et universelle (comprenez : le marxisme orhodoxe), proclamation de la vérité par le dissident (aujourd’hui on dirait le lanceur d’alerte)... La liste des « régimes » s’arrête un peu là (et pour cause : Foucault est mort en 1984). Certes, on peut, comme le livre, critiquer l’actuel régime néo-libéral comme une « épistémocratie » : la pratique politique est sensée se référer aux lois de l’économie, au triomphe historique des sociétés ouvertes, à la conformité aux opinions scientifiques, à la prééminence de la compétence, etc. Mais pourquoi cela ne fonctionne-t-il pas à 100 % et pourquoi le discours du Vrai se heurte-t-il à tant de versions alternatives ?

Pour M. Revault d’Allonnes « Le point aveugle de la réflexion de Foucault est de n’avoir porté que peut d’intérêt au régime de vérité de la démocratie moderne, où la capacité de juger des citoyens est constamment exposée à la transformation des vérités de fait en opinions. »
Mais qui dit croyance fausse dit refus des croyances « vraies » ou présentées comme telles par des dispositifs d’accréditation (des médias, des experts, des autorités...) . Nous, citoyens, pouvons donc diverger (et, ce qui est plus important, retrouver des gens qui pensent comme nous, ne serai-ce qu’en ligne) par rapport aux vérités venues d’en haut. Dans certains cas, la divergence peut porter sur des vérités dites de raison ou scientifiquement établies : il n’est pas très difficile de rencontrer des gens qui doutent de la sphéricité de la Terre ou du réchauffement climatique. Mais le plus souvent, ce sont des versions alternatives qui s’affrontent. Faites une recherche Internet de quarante secondes sur des thèmes ultra-sensibles comme Trump, Bolsonaro, l’insécurité ou les attentats et vous serez confrontés à des versions de la réalité totalement divergentes et par les jugements de valeur et par la vision des faits. Pour le dire en sens inverse : si vous êtes intensément persuadé que l’élection de Bolsonaro ne peut s’expliquer que par une action concertée de brutes bottées, d’oligarques et de faussaires piratant Whatsapp, vous en trouvez confirmation. Mais vous êtes convaincu que la presse gauchisante nous ment sur la juste exaspération du peuple brésilien, vous trouverez aussi des éléments pour vous renforcer dans l’idée que l’on vous désinforme. Et tout cela avec des images et des faits.

Il est toujours plus facile de trouver des gens qui partagent une même fiction (éventuellement complotiste) à propos d’événements non avérés, ou, pour le moins, de gens persuadés qu’on nous cache tout et qu’on ne nous dit rien. La réalité devient individualisable, suivant le principe du « c’est mon choix, c’est ma sensibilité, c’est mon idée ». Le danger pour l’esprit démocratique serait alors moins une contrainte venue d’en haut, et davantage le mépris pour les procédures de vérification et la méfiance envers ceux qui voudraient nous empêcher de savoir. La facilité de se rassurer (on a bien raison de penser ce qu’on pense) se combine ainsi avec une subjectivité sans complexe. La question de la post-vérité (pourquoi nous croyons ce que nous croyons ou plutôt ce que nous voulons) renvoie finalement à une crise de l’autorité dans une société individualiste.


http://www.huyghe.fr/actu_1583.htm