29 octobre 2018 - Faible vérité, vérité des faibles 1
Popularisée aux États-Unis depuis l’élection de Trump, la notion de post-vérité, plusieurs fois évoquée ici envahit le débat français. Après le livre de Sebastian Dieguez (« Total Bullshit  Au cœur de la post-vérité»), Myriam Revault d’Allonnes s’inquiète de « La faiblesse du vrai Ce que la post-vérité a fait à notre monde commun ».

Une objection vient à l’esprit : si nous sommes entrés dans l’ère de la post-vérité, étions-nous auparavant dans l’ère de la vérité ou de la pré-vérité ? Sans remonter aux temps où l’on professait que la terre était plate et les sorcières capables de voler sur des balais, l’auteur de ces lignes se souvient que, dans son pays, une partie de la population (dont de très bons cerveaux) pensaient que Staline (puis Mao) étaient de types épatants dirigeant des pays où la vie était plus belle et plus légère. Et il nous semble nous souvenir qu’au moment des guerres du Golfe ou d’ex-Yougoslavie, l’opinion a gobé quelques grosses fables.
Mais, bien sûr, « post » doit être interprété plus subtilement. Des affirmations rationnellement (ou scientifiquement) fausses ou des trucages délibérés de la réalité ont pu convaincre des millions de gens, mais cela veut dire que le problème est plutôt dans nos façons de croire ou de concevoir ce qui est réel ou véridique. Post (comme dans post-modernité, post-démocratie, post-marxisme) signifierait qu’une idée ou une dimension de la vie sociale n’aurait pas disparu à une certaine date, mais que son statut aurait changé et qu’elle ne rencontrerait plus la même adhésion, ne s’imposerait plus avec la même évidence.

Dans le cas de la post-vérité, on pourrait donner au moins trois interprétations, parfaitement compatibles :

- 1 ) Soit le fait qu’un nombre hallucinant d’affirmations délirantes, contredites par la raison voire relativement faciles à infirmer par vérification rapide soient disponibles sur le marché des idées. Cette explication peut elle-même se décomposer en : a) il y aurait plus de menteurs ou d’affabulateurs, certains organisés, qui auraient la volonté et les moyens de toucher les masses et b) l’information fausse ou délirante serait davantage disponible, notamment sur les réseaux sociaux.

- 2 ) soit une sorte d’indifférence des menteurs au rapport entre ce qu’ils racontent (ou propagent). L’idée (plutôt celle du « bullshit » examinée par S. Dieguez) est ici que dans leur désir de paraître ou de persuader, les individus (ou les entreprise, ou les organismes de communication, ou les gouvernements, ou les groupes militants, peu importe) se moqueraient du vraisemblable. N’importe quoi fait l’affaire pourvu que cela passe et plaise. L’obsession du « performatif » - la capacité de changer les choses via des mots ou des images- emporterait tout scrupule moral (on ne doit pas mentir) et. épistémologique (le vrai appuyé sur des preuves se distingue du faux).

- 3 ) soit la difficulté provient, sinon de chacun d’entre nous, au moins de nos façons de vivre et de croire ensemble. Si problème il y a, il serait plutôt du côté de la vérité, ou plutôt des moyens qu’a la vérité se d’imposer comme telle. Le livre de M. Revault d’Alonnes s’inscrit plutôt dans cette perspective et s’interroge sur notre complaisance envers le faux, du moins lorsqu’il se confond avec le désirable. Pourquoi croyons-nous davantage ce qui nous plaît ou flatte nos préjugés ? Poser la question c’est y répondre. Mais pourquoi le croyons-nous davantage maintenant et dans nos systèmes pluralistes ?

Un des principaux mérites de ce livre - outre qu’il évite les explications complotistes ou moralisatrices (c’est la faute des méchants truqueurs, aux officines et aux réseaux sociaux mal contrôlés), est de bien distinguer les vérités politiques des autres. Ce qui est lié à la différence entre mensonge totalitaire et mensonge démocratique.

Commençons le second point. Dans un système de type 1984, un pouvoir centralisé tord la vérité dans le sens qui sert ses desseins. Il oblige chacun, quitte à retoucher l’Histoire et les archives, à croire ou feindre de croire ce que le régime affirme être ou avoir été parce que cela doit être ainsi : l’ennemi doit être absolument mauvais, on doit aller de triomphe en triomphe et ainsi de suite.
Dans une démocratie, en principe, aucune force ne nous contrait à croire que le monde est parfaitement conforme à ce que dit telle. Et d’ailleurs, elles sont supposées en concurrence. Nous sommes dans une situation où les vérités de fait (celles sur lesquelles nous devrions appuyer nos décisions de citoyens, donc des événements effectifs, irrémédiables, mais qui auraient pu être autres qu’ils ne furent) sont à la fois en concurrence et difficiles à distinguer des opinions. Un bon exemple est fourni par l’élection brésilienne. Il est bien possible que Bolsonaro délire lorsqu’il dit que, si son adversaire est élu, les enfants iront chercher leur nourriture dans les poubelles. Il est possible que ceux qui nous disent que son élection plongera la planète dans le chaos, politique, économique ou écologique, raisonnent mieux. Mais dans tous les cas, il s’agit de spéculations, pas de fake news versus de vraies nouvelles. Et que des délires démagogiques ou annonces apocalyptiques circulent au Brésil sur Snapchat n’explique rien en soi.

Il y a donc, comme évoqué plus haut, quelque chose de spécifique dans la vérité politique. La philosophe refuse le point de vue platonicien selon lequel la politique devrait être mise en œuvre d’une vérité pure, découverte justement par les seuls philosophes. Pour elle, Aristote a raison qui dit que le débat politique doit porter sur le vraisemblable, sur le plausible, sur ce que nous souhaitons en fonction de ce qui semble réalisable. Encore faut-il pouvoir se mettre d’accord sur ce qui a effectivement été, sur les vérités de fait, que personne ne peut modifier a posteriori et qui détermineront les limites du souhaitable et du persuasif. Mais évidemment nous pouvons et aimons imaginer une réalité qui nous agréerait et confirmerait nos préjugés. Donc on renvient au même point : pourquoi maintenant ? Ce que nous essaierons de développer dans le prochain article.


Voir le livre Fake news

http://www.huyghe.fr/actu_1582.htm