9 octobre 2018 - Du mépris comme idéologie 4
De la lutte en général...

L’idéologie, c’est la pensée l’autre réduite à son impensé. Les idéologues se reconnaissent précisément à leur obsession de démontrer le caractère non idéologique de leur propre discours qui reposerait sur la science, sur des évidences pragmatiques ou justifié par quelque irrésistible tendance de l’Histoire. En corollaire, il leur faut expliquer l’erreur, ou plutôt l’errance d’en face : ainsi, on dira que les adversaires sont aveuglés par des fumées utopiques (version plutôt de droite) ou encore que leur discours prétendument rationnel universel des dominants sublime leurs intérêts particuliers (interprétation plutôt marxiste). Tout penseur qui prétend avoir surpassé le stade de l’idéologie doit résoudre un mystère : pourquoi la force lumineuse de la vérité ne s’impose-t-elle pas à tous ? Qu’est-ce qui fait délirer autrui ? Pourquoi la doxa gagne souvent face à la raison ? Où est l’erreur derrière l’erreur ? Pourquoi mes réponses sont elles forcément bonnes et ses questions nécessairement mauvaises ?

Le nazi pensait que celui qui ne partageait pas ses convictions était victime de la pensée enjuivée (ou de sa propre appartenance raciale). Pour le communiste : des positions de classe (même s’il y a des couches inférieures - cf. Gramsci - qui, égarés justement par l’hégémonie culturelle adverse, adhèrent aux visions des supérieurs). Pour le libéral : la faute des schéma archaïques (manque d’éducation de la population) et des bureaucraties qui cherchent à se perpétuer. Pour l'altermondialiste : les effets de la pensée unique et de propagande invisible diffusée par les industries culturelles. Pour le politiquement correct : les stéréotypes machistes, homophobes, nationalistes, islamophobes et autres enfoncés dans la tête des gens depuis des générations, ce dont il conviendrait de les rééduquer. Pour le populiste : les soixante-huitards qui ont pris le pouvoir culturel et les classes dirigeantes mondialisées.

L’explication de la perversion intellectuelle adverse se redouble souvent de l’exagération de sa puissance. Elle peut suggérer des discours victimaires : il ne suffit pas que l’idée d’en face soit fausse, il faut qu’elle menace. Encouragée par la logique médiatique, l’indignation est inlassable (tous les jours, un Zemmour, un Moix ou un rappeur Conrad, un Onfray, un pape commet quelque crime verbal) et dénonciation permanente (de l’homophobe, de l’islamophobe, du macho, de l’ennemi des Lumières, du facho, du décliniste, etc et autres puissants personnages dont l’omniprésence médiatique et l’omnipotence politique paraissent quelque peu surestimées).
Si bien que la tyrannie de l’émotionnel va de pair avec l’obsession de l’idéel.

Répétons : « une » idéologie ne se manifeste que dans son affrontement avec d’autres constructions mentales qu’elle s’efforce de réprimer ou de corriger. Ce conflit inévitable s’articule toujours autour d’une ligne de rupture principale (ce qui ne veut dire en aucune façon qu’il n’y ait que deux idéologies possibles ou deux façons de penser). Très clairement, il y a une trentaine d’années tout jouait autour de la lutte socialisme/capitalisme. Moins clairement, dans les décennies qui ont suivi, tout se polarisait autour du modèle occidental de développement et de démocratie versus le refus de la globalisation. De nos jours, l’opposition qui s’impose le plus spontanément est celle, surexploitée par le discours macronien, du progressiste et du nationalisme ou du libéral et de l’illibéral. Bien entendu, en lisant ce qui précède, un social-démocrate sincère poussera un cri d’indignation : libéralisme « ouvert » et identitarisme fermé ne sont, pour lui, que les deux mâchoires du même piège et communient dans un commun refus de remettre en cause les structures économico-sociales de l’inégalité. Bien sûr il ne faut pas négliger les tiers exclu ou des troisièmes solutions, et on conviendra volontiers que « c’est plus complexe ». Reste pourtant qu’à chaque période, les conflits symboliques tendent à s’organiser par rapport à un front principal.

Fort naturellement, un côté va tendre à rassembler qui sont satisfaits du monde tel qu’il est, même s’ils ajoutent qu’il faut en approfondir les principes et en défendre les acquis. En face, il y a forcément des insatisfaits qui protestent contre la marche du monde ( et l’éprouvent comme une violence qui leur est imposée et une légitimité qui leur est déniée. En l’occurrence ce sont surtout des populistes qui protestent contre la protection (y compris sociale) qui leur est déniée, contre leur identité qu’ils sentent menacée et contre la souveraineté populaire dont ils se disent privés.

Le conflit principal se déroule donc sur plusieurs plans à la fois :
Le plan du pouvoir politique : la volonté du peuple hostile à toute intermédiation versus la démocratie comme ensemble de normes (limitant éventuellement les excès liberticides du peuple et maintenant dans le cercle de la raison)
Sociologique : victimes de la mondialisation contre ses bénéficiaires, en bas contre en haut, somewhere contre everywhere, peuple contre élites, enracinés contre mobiles, etc.
Culturel et moral : ceux qui veulent transmettre contre ceux qui veulent ouvrir, identité et tradition contre individualisme et mutliculturalisme
Et bien sûr international : défenseurs de la souveraineté versus multilatéralistes et globaliste

Ce qui implique bien évidemment quel les camps ne soient pas homogènes. Un électeur RN du Nord ouvrier ne partage par forcément le point de vue que Bolsonaro sur Dieu, les impôts des riches et la sexualité. De même qu’un filloniste rallié à Macron n’a pas exactement les mêmes idées qu’un « liberal » de la côte ouest américaine.


Pour le « progressiste », le phénomène est alarmant : le conflit revient sous sa forme de menace populiste et nationaliste, ce qu’il tente d’expliquer par les peurs, les fantasmes identitaires, l’irrationalité des craintifs qui n’appartiennent pas à leur monde instruit ouvert et innovant. Les mauvaises pensées ou l’absence de pensée. À moins qu’il ne dénonce la propagande russe (on connaît l’impact hallucinant de RT sur les masses) voire par les « infox », mensonges et désinformations que diffusent les réseaux sociaux. Pour contrer la tendance, on recourra à deux méthodes. La réduction des « problèmes » (car il n’y a que des problèmes et pas des conflits) à des exagérations de quelques déclinistes paranoïaques nostalgiques obsédés par l’insécurité, l’immigration, etc. Et l’infantilisation : les déplorables électeurs de Trump sont des bigots abrutis, les brexiters des alcooliques qui regrettent bien leur choix,... Du coup la nouvelle bourgeoisie ouverte est de plus en plus tolérante culturellement (toutes les différences, toutes les subjectivités se valent) et de plus en plus fermée politiquement (il faut réagir contre la lèpre électorale et contre les discours de déstabilisation).

En face, chez les populistes, on fustige désormais , et en termes quasi marxistes, la super-classe et les élites qui, moitié parce qu’ils ont été formatés par la vision dominante (politiquement correct et multiculturalisme), moitié parce qu’il serait de l’intérêt de cette couche sociale de promouvoir un modèle libéral, individualistes, « ouvert ». Et surtout on vote contre ceux d’en en haut. La bonne question (sur laquelle nous reviendrons sur ce site) est donc pourquoi et comment leur hégémonie idéologique peine tant à s’imposer.


http://www.huyghe.fr/actu_1572.htm