6 octobre 2018 - Et toc ! Ce sera infox
La messe est dite : ce sera « infox » La Commission d’enrichissement de la langue française a choisi ce néologisme pour éviter « fake news ». Nous ne sommes pas certains que cet hybride entre information et intoxication prendra vraiment, mais l’intention est louable. Et le résultat ?
Outre que c’est un anglicisme, fake news est fondamentalement ambigu (et par seulement parce que le terme est utilisé comme accusation symétrique par les partisans et adversaires de Trump pour disqualifier le discours adverse). Fake est originellement non ce qui est faux (au sens de non-vrai, d’énonciation en reflétant pas les événements réels) mais ce qui est fabriqué pour ressembler à ... (comme une fausse montre qui semble en or). Donc bonne idée que de remplacer.

Pour notre part le mot forgerie qui suggère quelques chose qui a été fabriqué (une image retouchée, une citation truquée, une récit imaginaire) nous aurait parfaitement convenu. Mais admettons...

« Fausses nouvelles » avait probablement un sens trop vaste puisque pouvant s’appliquer aussi bien à des nouvelles (représentations d’une réalité récente) inexactes, à des images ou récits fabriqués pour ressembler à de vraies nouvelles émises par de vrais médias, à des erreurs ou à des forgeries, supposant ou pas une intention malicieuse, etc. Voulait-on dire faux parce que ne correspondant pas à ce qui s’est passé effectivement pas ou faux par intention de tromper.

Maintenant que vaut « infox » ? Le néologisme se réfère à la fois deux notions que nous avions définies ainsi :

Information : concept qui pose davantage de problèmes qu’il n’en résout puisqu’il recouvre à la fois des données qui se stockent quelque part sur un support ou se transportent, des «nouvelles» (des récits ou des descriptions de la réalité nouveaux et surprenants à un degré ou à un autre pour le destinataire), des messages délivrés par moyen de communication à travers l’espace et par moyens de transmission à travers le temps, et enfin des informations devenues des connaissances dans le cerveau de quelqu’un, contextualisées, reliées à d’autres informations, faisant sens, donc un vrai savoir

Et à

Intoxication : terme souvent assimilé à désinformation et qui désigne, si l’on se réfère à la communication et non à la santé, à une opération consistant à faire parvenir à un adversaire une information fabriquées qu’il croira avoir saisie à votre insu pour l’amener à prendre des décisions qui tourneront à son détriment. Exemple : vous vous faites prétendument prendre des documents qui annoncent que vous allez attaquer en A, alors que vous vous préparez à attaquer en B. Ou vous faites croire à X que son allié Y va le trahir alors qu’il est parfaitement fidèle. C’est une variante du stratagème.

Essayons de simplifer : la Commission veut dire de fausses nouvelles destinées à nuire. C’est en tout cas ce que nous suggère une publication au Journal officiel précisant qu’infox pourra être utilisé pour « une information mensongère ou délibérément biaisée répandue par exemple pour favoriser un parti politique au détriment d’un autre, pour entacher la réputation d’une personnalité ou d’une entreprise...». Un parti qui veut nuire à un autre : suivez mon regard..., et pourquoi pas un pays ?

On voit bien que la commission veut insister sur l’intention maligne d’affaiblir un homme ou une organisation (mais diffamation ou désinformation n’auraient-ils pas rendu le sens ?).

Le problème est qu’en mettant l’accent non pas sur le processus matériel de fabrication (qui peut être prouvé et imputé à un premier auteur), mais sur l’intention mauvaise et souvent idéologique, on ne clarifie pas beaucoup les choses.

Et d’ailleurs quelle intention ? Fabriquer une fausse représentation de ce qui s’est réellement passé peut servir au moins à trois choses :

- à instiller une conviction - du genre « tel homme politique est une crapule, je ne dois plus voter pour lui » - . Nous sommes ici dans un processus de persuasion - je vous convaincs que l’événement x s’est bien déroulé - donc cela se rapporte à l’efficacité du message.

- à créer un effet plus large de déstabilisation ou de scepticisme. Donc en somme à metre le vrai, le faux, le douteux ou le délirant sur le même plan de façon à saper les mécanismes d’accréditation en œuvre dans une société ou une organisation. Ici il s’agit de modifier le milieu récepteur au sens de la mentalité des gens.

- à attirer l’attention, comme dans les pièges à clics, dont la finalité est d’attirer des milliers de visiteurs, donc à dérober des secondes de cerveau humain, éventuellement pour les commercialiser.

Il nous semble au final que ce terme d’intox réduit la chose à sa finalité stratégique négative (faire moins aimer l’hommer, le parti ou l’organisation visés) et que cette finalité ne peut être que présumée, ce qui peut donner lieu à des interprétations très idéologiques.
Mais nous sommes peut-être un peu soupçonneux et il nous semble que le signifié (tout ce que nous venons d’analyser) sera surtout plombé par la laideur du signifiant (l’horrible mot).

Voir
Géopoliques de Nantes, fake news, comprendre..., Cercle Aristote, De la désinformation..., Radio Notre-Dame

http://www.huyghe.fr/actu_1571.htm