25 août 2018 - Pouvoir des mas-médias, pouvoir des GAFA
Le pouvoir des médias (les vieux mass médias) est d’abord de nous faire penser, de nous influencer pour amener à consentir à une proposition (éventuellement commerciale ou politique). On leur attribue (avec un peu d’exagération) la puissance rhétorique de nous faire admettre quelque chose comme vrai ou désirable. Si l’on va un peu plus loin, ils sont aussi souvent accusés d’être des sédatifs intellectuels ou sociaux, de nous maintenir dans un état de passivité ou de distraction par rapport à ce qui nous concern vraiment et devrait nous faire réagir. Autre élément au dossier : les médias (ou plutôt certains qui contrôlent les médias) sélectionnent ce qui nous intéresse, qui fait débat et ce qui est indifférent ou ce dont on ne traite guère. Enfin les médias nous prédisposent à certaines attitudes mentales, nous font raisonner ou ressentir d’une certaine façon selon leur nature ou la façon dont ils nous font utiliser notre cerveau, une thèse personnifiée par Mc Luhan. Pour faire formule les médias nous font penser, nous empêchent de penser, nous disent à quoi pensent et déterminent comment nous penserons.

Si nous transposons ces questions dans le domaine des réseaux numériques, ou, pour faire simple, à l’analyse du pouvoir des GAFAM et compagnies; les réponses sont très différentes. Peu de gens nieraient qu’ils modifient le « comment »  nous pensons, comment nous trouvons, évaluons, créons, partageons, croyons, etc de l’informaition, qu’il s’agisse de donées ou de symboles. L’idée que la technologie nouvelle détermine largement la nature de la nouvelle culture, des nouvelle relation sociales, créent de nouvelles communautés, et d’autres manières de se comporter, cette idée là est même devenue d’une remarquable banalité.
Les réseaux ne nous disent pas à proprement parler « que penser », au sens d’un message unique qui appellerait approbation ou rejet et que le récepteur intérioriserait, en y croyant ou pas par exemple. Et ceci pour la raison simple que les grands du Net ne vendent pas un contenu et n’ont pas de « message » explicite.

En revanche, les GAFA jouissent de pouvoirs d’influence inédits :
- ils nous disent ce que nous cherchons. Au sens où, par exemple, un moteur de recherche nous dit où est la réponse à notre question. Ou une application nous indique le livre à lire ou le bistrot du coin à fréquenter. Mais, à un degré de sophistication supérieur, avec les big data et l’IA, comme dans l’affaire Cambridge Analytica, les algorithmes nous adressent la proposition, ici politique, qui nous semblera correspondre miraculeusment à notre désir.
- Ils nous disent, d’une certaine façon qui sont nos semblables, voire qui nous sommes. La personnalité de chacun, l’image qu’il se fait de soi, comme son réseau, sa communauté, sont largement déterminés par l’usage qu’il fait des outils numériques (y compris dans les zones du cerveau qu’ils sollicitent)
- Enfin, les grands du Net ont acquis, ou plus exactement tentent d’acquérir, un pouvoir idéologique négatif : celui d’éliminer. Donc de décréter ce qui est impensable, suivant des critères dont ils sont seuls maîtres. Cela ne manque pas d’humour quand on se souvient du discours « libertaire » sur le Net espace de liberté incontrôalble que l’on tenait il y a quelques années. Ces critères peuvent se rapporter à l’effet d’incitation ou l’effet performatif qu’auraient certains discours dits de haine ou de discrimination, ou à la sensibilité des personnes visées (pornographie p.e.) à l’image « dégradée » que cela donnerait. Plus, bien entendu tout ce qui ressort à l’incitation à l’extrémisme, à la violence, au jihadisme. Et s’ajoute enfin le dossier des fake news et de la désinformation. D’où la lutte pour la suppression de faux contenus (ou leur signalisation, leur enfouissement dans les couches moins visibles du Net), contre les faux comptes, ou, comme dans l’affaire récente de censure par Facebook et Youtube de comptes « iraniens », le droit que s’arrogent les GAFA de supprimer des contenus sur la base de leur finalité supposée. Ici, en effet, il s’agirait de comptes iraniens, se présentant comme des outils d’expression indépendants, mais qui, en réalité, dépendraient de services d’État. La lutte s’intensifie contre les médias, les bots, les communautés en ligne, voués à la censure moins sur la base de ce qu’ils diraient que de l’intention et de la coordination (pour le ne pas dire le complot) dont ils seraient coupables.

http://www.huyghe.fr/actu_1556.htm