1 août 2018 - Affaire Benalla II, logique de la riposte

En une calamiteuse communication de crise (scandée par les vidéos ou témoignages qui démentissaient chaque fois l’affirmation précédente) la riposte de la majorité dans l’affaire Benalla s’est réduite à trois thématiques déclinées en éléments de langage.

- L’affirmation de la bonne foi : nous avons tout fait dès que nous avons su. Ce qui est un argument de fait auquel l’opposition réplique sans peine : oui, mais sous la contrainte de l’opinion ou des élus et en traînant les pieds.

- La rhétorique de l’exagération c’est un cas individuel, un fait divers qui n’intéresse pas grand monde. La presse qui cherche le sensationnel et non la vérité et nos opposants qui n’ont aucune idée à proposer, ont fait monter la mousse. D’ailleurs ils s’appuient souvent sur des rumeurs ou des fake news. C’est un argument partiellement autodestructeur, car la contre-campagne de communication, y compris les apparitions médiatiques très mises en scène de Benalla lui-même, démontre tout sauf qu’il s’agissait d’une affaire sans importance, ne concernant nullement l’État. Quant à l’argument joker : il ya fakes, il ressort à une bonne vieille technique d’amalgame : puisque certains de mes adversaires s’appuient sur des faits exagérés (la surface de l’appartement de Banalla, par exemple) ou impossibles à prouver et moralement douteux (la sexualité du président), tous nos adversaires ne sont rien que des menteurs. De ce que je peux en réfuter certains partisans, je déduis l’inanité de tout discours critique.

- Le retournement par procès d’intention et la désignation de l’ennemi : le vrai danger pour la République, ce sont ceux qui cherchent à atteindre le président, donc la démocratie et qui n’ont en commun que leur envie de salir et de détruire. Ici, le discours peut se faire facilement complotiste : tous ces gens, de l’extrême-droite à l’extrême gauche, qui se sont servis de ce prétexte, veulent en réalité.... La version la plus sophistiquée de cette dialectique vient d’être développée dans un article de Jacques Attali qui parle d’une force « en train de prendre le pouvoir, le « triangle des fous ».

Quels fous ? « les tenants des droites nationalistes, hostile à la classe dirigeante taxée de mondialisme effrénée,... tous les tenants des gauches les plus radicales, hostiles au capitalisme, ... et, sur les réseaux sociaux, ceux qui, le plus souvent à l’abri de l’anonymat, insultent, agressent, calomnient, moquent, injurient, menacent, tous ceux qui, de près ou de loin, ont la moindre once de pouvoir, de célébrité, ou d’influence.
Reductio ad odium : les ennemis, les anti-sytème ainsi ramenés à leur ressentiment, forment au final, une seule force quasi nihiliste, ce dont le maître penseur tirera la conclusion qui s’impose : ce qu’ont vraiment en commun ces trois forces, ce n’est pas seulement la haine des classes dirigeantes, mais la haine de la démocratie. C.Q.F.D.

Cette curieuse thèse sur l’ennemi intérieur repose sur deux présupposés.

Le premier est stratégique : fachos, gauchos et trolls forment sinon un bloc historique au sens de Gramsci, du moins un alliance objective soudée par l’hostilité. Ils chercheraient à gagner dans les têtes le pouvoir que ni les premiers, ni les seconds n’ont gagné dans les urnes. Le péril serait donc extrême. Du fait que droite et gauche (et pas seulement les extrêmes) puissent se retrouver sur une même critique d’une dérive monarchique ou voter la même motion de censure, bref, du fait que l’opposition s’oppose et profite des fautes du pouvoir, il faut une singulière mauvaise foi pour déduire qu’ils veulent la même chose. Une configuration stratégique n’est pas un symptôme idéologique. Quant aux internautes, nul ne songe à nier qu’une partie d’entre eux recourent aux codes de l’ironie ou de la parodie, qu’ils ne soient hypercritiques, et davantage portés à croire leurs semblables que le discours des élites, des experts et des gouvernants. Nous serions même prêts à concéder que les réseaux sociaux sont le lieu d’une contre-violence symbolique : ceux qui refusent d’intérioriser leur infériorité supposée ou de reprendre le discours dominant s’y défoulent en effet. De là à leur attribuer une participation à un complot de ceux d’en bas, il y a un pas à ne pas franchir.

Second présupposé : ils sont méchants. Reductio ad odium : les ennemis, les anti-sytème ainsi ramenés à leur ressentiment, formeraient au final, une seule force quasi nihiliste, ce dont le maître penseur Attali tire la conclusion : « ce qu’ont vraiment en commun ces trois forces, ce n’est pas seulement la haine des classes dirigeantes, mais la haine de la démocratie. » C.Q.F.D. Les voilà démasqués : critiquer les élites (allez, citez moi un nom au hasard), c’est haïr la démocratie ! Ici on passe d’un constat objectif - il se répand effectivement des thématiques anti-élitistes et le scepticisme à l’égard du discours hégémonique- à une réduction aux mauvais passions : ces gens ne sont rien que des aigris. Le camp de la vérité - libéraux et progressistes raisonnables - est donc menacé par un phénomène de pure irrationalité. Pourquoi donc discuter ?

L’incapacité de comprendre ses adversaires autrement qu’en les assimilant à des forces obscures délirantes et franche propension à confondre son propre camp avec la démocratie en général : autant de symptômes d’une grave crise idéologique quand, suivant le mot de Debord « le système ne veut plus être jugé que sur ses ennemis ».


http://www.huyghe.fr/actu_1550.htm