1 juillet 2018 - Des fake news au vrai contrôle
Une chronique sur le projet de loi

L’examen de la loi dite « fake news » puis « contre la manipulation de l’information » a été reportée face à l’opposition qu’elle soulevait. On lui a d’abord reproché d’être liberticide puisqu’au moins pendant la période électorale, elle autorisait un juge des référés à exiger le retrait de contenus trompeurs en ligne. Est-ce à l’État d’établir la Vérité, ont demandé les critiques ? Et, ajoutaient-ils, ce texte serait inapplicable : comment, par exemple, vérifier en deux jours depuis son tribunal, mieux que les médias ou les acteurs, si un fait allégué s’est déroulé dans une banque du Panama ou une zone de combat syrienne ? À une certaine époque « le président a une fille naturelle », « Saddam Hussein n’a pas conservé d’armes de destruction massive », « un ministre a un compte en Suisse » ou « le journaliste Bachenko n’a pas été assassiné par les Russes », ont été considérées comme des fake news, quelques jours ou heures avant que tout le monde n’en reconnaisse la véracité.

La loi produirait ou produira un effet boomerang. Pas de meilleur moyen que l’interdit pour faire de la publicité à une affirmation fausse ou douteuse et surtout pour persuader une partie de la population que nous vivons sous contrôle, que le « Système » censure tout, qu’on ne peut plus rien dire, etc. Pourquoi donc réprimer par la loi les « bobards » vite repérés par la presse ou une des environ 150 organisations dites de fact-checking (vérification) existantes ou encore par des armées d’internautes (dont votre serviteur) tout excités à l’idée de trouver une photo truquée ou de prouver la niaiserie d’un site intoxiqué ? Sans compter les Gafa et les plateformes qui mobilisent algorithmes et modérateurs pour repérer et éliminer les fakes. Du coup, ou bien le trucage aura été dénoncé et publiquement moqué - comme c’est le cas la plupart du temps -, ou bien il faudra se demander comment fera le juge pour découvrir ce qui aura échappé à des milliers de professionnels ou d’amateurs chasseurs de faux ? Il risque surtout d’arriver après la bataille déjà gagnée ou perdue auprès des opinions et de ne renforcer que les convictions des convaincus.

Mais le danger de cette loi pourrait surtout résider dans la vision qu’elle véhicule et qui suggère que le monde se divise entre le camp des véridiques et celui des foules abruties (sans doute intoxiquées par Moscou, la fachosphère ou la gauchosphère), celles qui votent mal parce qu’elles croient faux. A minima la loi créera une redoutable confusion entre être trompé ou naïf - ainsi : croire en l’existence de faits imaginaires ou théories douteuses - et mal penser au sens politique, ne pas adhérer à des « valeurs ». Une loi anti-crétins ou une loi anti-critiques ?

Ici la sémantique a toute son importance. L’excellente loi de 1881 visait la fabrication « de nouvelles fausses, de pièces fabriquées, falsifiées ou mensongèrement attribuées à des tiers lorsque, faite de mauvaise foi », ce qui ne pose aucun problème : la « forgerie » (produire un faux document ou une fausse relation) peut être établie. Mais la loi de 2018 vise « toute allégation ou imputation d’un fait dépourvu d’élément vérifiable de nature à le rendre vraisemblable » Péchera donc celui n’aura pas suffisamment contrôlé ou ne s’en sera pas tenu au vraisemblable. Mais vérifier c’est presque toujours s’en référer à une autorité, une dépêche d’agence, un chiffre officiel, avoir une réponse téléphonique d’un membre de cabinet - ce qui ne favorise guère l’enquête, la critique ou l’anticonformisme. Et qu’est-ce que le vraisemblable ? Sinon ce que les bons esprits d’une époque tiennent pour acceptable et conforme à leur vision du monde. Dans les deux cas, les notions renvoient à ce qu’il est majoritairement jugé convenable de croire. Ce que l’on aurait nommé en d’autre temps, l’idéologie dominante et les appareils idéologiques.

À ce premier glissement du sens s’en ajoute un second. La loi prévoit la possibilité pour le CSA de ne pas accorder de licence ou de sanctionner des médias étrangers de propagande ou désinformation. Chacun a bien compris que cela vise Russia Today et Radio Spoutnik, subventionnés par Moscou et qui ne cherchent guère à le dissimuler. Pas Radio Vatican, al Jazeera ou Voice of America. Ainsi on glisse du faux présumé (Libération lui-même reconnaissant que RT n’a jamais lancé de fausses nouvelles stricto sensu) à l’orientation, aux options idéologiques d’un média étranger. De la dénonciation d’un fait -truquer, falsifier - à l’incrimination d’une vision, d’une sélection, d’une interprétation...., qui pourrait perturber le processus démocratique. La confusion entre faits inventés et pensées douteuses mène vite à exclure des théories réputées complotistes, des opinions qualifiées d’extrémistes, des jugements qui inciteraient à la violence ou la discrimination, des discours jugés sur leurs intentions perverses, etc. On ouvre ainsi la porte à l’interdiction des intentions inacceptables (comme ce fut le cas pour la loi allemande dite NetzDG qui sert plus le politiquement correct que le factuellement vérifiable). Pour mémoire, en Indonésie, une « fausse nouvelle » peut être punie de six ans de prison. Nous n’en sommes pas là, mais ne donnons pas de mauvaises raisons à la répression.

Derrière le projet de loi français, il y a probablement un facteur personnel. Emmanuel Macron a fortement réagi aux attaques de Russia Today ; il s’est persuadé que des puissances étrangères complotaient contre son irrésistible ascension. Il est sans doute enclin à croire que ceux d’en bas, ceux qui n’adhèrent pas à son projet pragmatique et ouvert sont victimes d’une propagande ou d’une intoxication qui les coupe du réel. Le président verrait volontiers le prochaines bataille politique comme l’affrontement du camp du vrai et de l’évident contre le camp des populistes en proie à leurs fantasmes et ignorants des réalités. Lui donner l’arme de la loi ne serait pas rendre service au débat démocratique.

François-Bernard Huyghe directeur de recherche à l’Iris vient de publier « Fake news La grande peur » (Vapress 2018)

http://www.huyghe.fr/actu_1542.htm