26 avril 2018 - La vérité comateuse de Tolbiac
Mécanismes de la rumeur et du contrôle

L’affaire de l’étudiant dans le coma de Tolbiac est un assez bon exemple des mécanismes de Fake news mais surtout des réactions qu’ils suscitent.
Reprenons dans l’ordre. Au départ de faux témoignages. Dans l’affolement, des explusés de Tolbiac, dont la fameuse Leïla, racontent des scènes hallucinantes, dont celle de l’étudiant dont le sang sort par les oreilles, comateux, peut-être mort. À ce moment, nous sommes encore à la conjonction de deux phénomènes bien connus :
- le lancement « classique » d’une rumeur : des faits imaginaires ou très exagérés commencent à circuler de bouche à oreille. On passe très vite de « j’ai endu dire que » à « j’ai vu » et « beaucoup de témoins attestent que ». Et, plus on en rajoute dans le dramatique et la certitude, plus c’est gratifiant. La même chose se produit au moment d’événements comme des attentats : on a vu d’autres victimes, aperçu d’autres armes ou d’autres terroristes, on sait bien qu’on nous cache la gravité de la situation ...
- de la pensée magique ou du wishfull thinking idéologique : puisque je suis persuadé(e) de représenter la résistance face à un ultra-fascisme, et que rien ne saurait davantage stimuler les luttes qu’une bonne brutalité policière ou, mieux, un mort tué par la police, je surjoue dans la victimisation.

Au stade 2 des médias militants et/ou des réseaux favorables produisent un très rapide effet boule de neige. Comme ils se confirment les uns les autres et qu’ils se persuadent que le pouvoir et les médias mainstream classiques vont tout faire pour occulter ces crimes, ils répercutent et amplifient avec une parfaite bonne conscience ; la réalité est conforme à l’idéologie et les prédictions s’auto-réalisent : le pouvoir a dévoilé son vrai visage. Le facteur temps est ici fondamental : les médias et réseaux pro-occupation ont un temps d’avance grâce à la technologie et le milieu favorable est instantanément mobilisé. La rumeur crée la rumeur : on aurait vu des policiers effacer les traces de sang.

Stade 3, les autorités réagissent selon les bonnes vieilles lois de la communication de crise et développent une contre-argumentation d’autant plus efficace qu’ici elle est vraie : pas de traces dans les services d’urgences, pas de témoins, pas de camion de pompier... Elles convainquent assez vite (là encore le facteur temps est fondamental) une bonne partie des réseaux sociaux et surtout des médias « classiques » qui commencent à demander des preuves, à vérifier les témoignages, etc.

Stade 4 Les pro-occupation tombent dans le piège du déni. Certains se persuadent que puisque les autorités font de tels efforts pour démentir, c’est qu’elles doivent avoir quelque chose à cacher (d’ailleurs si elles étaient tues ou si elles avaient concédé qu’elles ne savaient pas encore, c’eût été encore plus probant). Certains commencent à développer un discours hallucinant autour de l’idée que puisque les faits semblent me donner tort, ils me donnent en réalité raison.
Le plus bel exemple est la déclaration du psychanalystes Gérard Miller. Son raisonnement est :
- l’évacuation par la police a été d’une brutalité inouïe donc elles aurait du ou pu produire de graves blessures
- face à cette bestialité insensée, les étudiants ont été traumatisés, donc il se peut que leur perception de la réalité ait été altérée
- certes il n’y avait pas de blessé, c’est sans doute inexact
- mais c’est très secondaire : l’important est que les témoins aient pu s’exprimer (il est bien connu que les médias mainstream n’interrogent jamais les témoins d’événements dramatiques)
- il ne faut pas se tromper de débat : l’important n’est pas que les témoins mentent, ni que, sous le coup de l’émotion, ils aient pu dire des choses fausses ; c’est qu’ils aient été émus justement, ce qui est bien la preuve qu’ils ont été psychiquement brutalisés. Donc c’est la preuve d’une répression abominable.
- ne pas donner la parole à de tels témoins qui ne faisaient que « traduire la violence policière » serait bien plus grave et laisserait le champ libre à la parole officielle. Là est le vrai danger, pas dans le fait que nous ayons menti comme des arracheurs de dents.
- donc rien à se reprocher, même pas de n’avoir pas vérifié, tout au contraire.

Enfin, dernier stade, les médias classiques se félicitent de leur détontologie et réaffirment leur rôle indispensable face aux concurrents numériques, viviers de rumeur et désinformation. Il est donc très important de renforcer la lutte contre les fake news, etc...

Les mécanismes idéologiques et les mécanismes médiologiques (les modes matériels de circulation des croyances) se conjuguent donc pour renforcer un phénomène très contemporain : la lutte pour l’établissement de la vérité des faits devient un enjeu majeur et le pouvoir qui devient aussi le pouvoir de dénoncer et de « rectifier ».

http://www.huyghe.fr/actu_1533.htm