6 avril 2018 - Qui a peur des fake news ?
Intervention à l’AAFu Unesco


Notre période est obsédée par les « fake news », il y a même une panique à ce sujet. Je lisais ce matin même sur Twitter que la Rand Corporation lançait une mobilisation générale pour rétablir le principe de vérité, pendant que Google annonçait qu’il allait perfectionner ses algorithmes modérateurs pour chasser encore plus de « fake news » et propos scandaleux de ses moteurs de recherche.
La question des “fake news”, terme flou et imprécis, devient un débat majeur. Ainsi est-il question d’adopter en France une loi pour les contrer en période électorale qui permettra a) de contraindre les fournisseurs d’accès à retirer sur simple référé du juge des contenus faux et dangereux, et b) de retirer leur licence à des organes appartenant à une puissance étrangère et répandant de la propagande.
Nous sommes donc dans une situation de panique systémique face à cette question. Il est assez amusant de voir que ce terme s’est popularisé à partir de 2016, en même temps que « post-truth », « fact checking » et autre expression anglaises. Cette prolifération de néologismes correspond à une interrogation sur le sens du vrai. Nous avons publié dans la revue medium un Globish Glossairerépertoriant une cinquantaine d’anglicismes tels que « soft power », smart power », « sharp power », « weaponized information », qui sont tous arrivés en même temps, avant et autour de cette notion vague de « fake news » ou de déstabilisation par l’information.
Quelle en serait la définition la plus acceptable a minima ? Ce serait un bobard, une fabrication répondant à une intention stratégique.
Qu’est-ce qui peut être faux dans une information ? Le contenu lui-même : on peut attribuer à quelqu’un une déclaration qu’il n’a pas faite, raconter un événement imaginaire, truquer des photographies ou les recontextualiser - comme cette photo d’un enfant malheureux prétendument bombardé en Syrie parue il y a quelques jours mais déjà publiée il y a deux ans à propos de l’Iraq … On peut se référer à de fausses autorités ou de faux sites imitant des médias classiques, ou même créer de faux émetteurs ou mouvements d’opinion. Des gens qui interviennent sur le net avec de fausses identités ou avec des algorithmes peuvent simuler un faux mouvement d’opinion dans un contexte électoral donné - ou par exemple pour contrer la candidature de Paris au Jeux olympiques : les milliers de partisans d’une cité rivale se trouvaient curieusement tous, d’après leur adresse IP, au Bangladesh ou au Pakistan.
Plus intéressant encore, on peut fausser non seulement le contenu, le contexte ou l’émetteur, mais subtilement fausser l’attention. Le temps de cerveau humain disponible est limité, il a une valeur, pour la publicité de TF1 ou de Google, donc il s’agira dans nos recherches internet de le diriger par des astuces, des ruses, vers une annonce publicitaire. On appelle cela le « click bait », le piège à clics, qui vous appâte avec une nouvelle peu vraisemblable, laquelle vous renvoie sur un site, souvent situé en Macédoine, qui vous fera apparaître des messages publicitaires. Les quelques secondes que vous aurez consacré à cette visite sont donc rentabilisées.
Nul ne conteste qu’il y a une explosion des « fake news » : sur les réseaux sociaux vous en verrez d’invraisemblables, qui peuvent aller de l’invasion d’extraterrestres à des complots de services spéciaux, en passant par des déclarations imaginaires d’hommes politiques. Très vite ces « fake news » nous entrainent vers d’autres dérives, par exemple des théories de la conspiration. Ainsi le quotidien Libération s’est-il récemment alarmé d’un sondage de la Fondation Jean Jaurès qui faisait apparaître que 80% des Français étaient conspirationnistes ! En fait, il suffisait pour tomber dans cette catégorie de répondre à des questions floues du genre : pensez-vous que l’assassinat de John Kennedy a pu être provoqué par des services secrets !
Vous citiez l’exemple de cette loi allemande : elle est très dangereuse, car à partir de l’idée qu’on va combattre les fausses nouvelles pernicieuses, subversives, ce qui pose déjà un problème car quel est le juge qui va nous dire quel est le vrai et quel est le faux, on glisse vers les discours de haine, avec lesquels arrivent les théories conspirationnistes, le djihadisme, les pensées extrémistes… On passe gentiment d’« il est interdit d’interdire » à « réprimer sans frontières » ! Il est clair que le flou sémantique qui va entourer toutes ces notions va donner lieu à des stratégies d’interdiction de plus en plus imprécises.
Il est intéressant de voir qu’autour de cette alarme suscitée par ce qu’on a pu appeler l’ère de la post vérité a donné lieu à toute une production théorique qui s’articule autour de trois idées générales :
Le complotismes : des puissances étrangères, engageant des trolls, utilisant des médias en ligne, répandant la désinformation sur les réseaux sociaux, tenteraient de perturber des élections. Ce qui donne la couverture du journal Le Monde titrant que la Russie serait à l’origine du Brexit, de l’élection de Trump et du referendum en Catalogne. Pourquoi pas Miss France et le prix Goncourt ? C’est un élément de causalité diabolique attribuant à une puissance étrangère le pouvoir de perturber la démocratie, de la saboter. Bien sûr, tout cela n’est pas imaginaire : on a mentionné l’étude de Stanford, mais il y en a d’autres, comme celles de la Fondation Reuthers ou de la Columbia School of Journalism, qui ont examiné l’hypothèse d’une ingérence par les faux et ont conclu que des millions d’électeurs avaient été effectivement exposés à une « fake News » au moins. Mais dans le même temps, les mêmes ont été exposés à des millions de vraies informations, d’heures de télévision et de pages de journaux. Il y a donc un effet de disproportion qui équivaudrait à prêter une sorte de puissance magique aux « fake news » sur le cerveau humain qui les rendrait beaucoup plus efficaces que des millions d’autres informations ou tentatives d’influence allant dans d’autres sens.
Autre explication : nous serions entrées dans l’ère de la post vérité, c’est-à-dire d’indifférence aux faits avérés et à leur vérification. Ainsi, une part de la population serait devenue indifférente à la raison, aux contraintes économique, à la preuve par les faits et choisirait les nouvelles qui correspondent à leurs fantasmes ou à leurs peurs pour se créer un univers mental qui leur correspondrait. Ce qui face au suffrage universel, ne va pas sans poser de problème démocratique !
La troisième thèse est, comme cela a été évoqué, celle des « bulles », qui correspond au fait que les réseaux sociaux sont devenus une source d’information de plus en plus importante pour beaucoup de gens, les exposant aux opinions de « followers », de « likers » qui pensent comme eux, concurremment à une information venant d’ « en haut » par les médias classiques envoyant des messages vers les masses. Il y a donc une concurrence entre une information de masse et une information individualisée, qu’on pourrait d’ailleurs produire soi-même sans être un expert en informatique ni bien maîtriser les logiciel. Autrefois, souvenons-nous de Citizen Kane : pour conquérir l’opinion et se faire élire, il fallait acheter un journal, avec ses rotatives, ses journalistes. De nos jours, grâce à la rencontre du plus vieux des médias, la rumeur, et de technologies les plus modernes, chacun peut devenir un émetteur. Une situation qu’un chanteur de rock avait résumé avec le slogan : « ne haïssez plus les médias, devenez les médias ». Pendant les printemps arabes, d’aucuns se félicitaient de la capacité des médias sociaux à échapper à la censure et libérer la parole ; les mêmes aujourd’hui se désolent du nouveau pouvoir des médias de contrer le discours des experts, des élites, des politiques. Il y a donc conflit entre deux stratégies de l’autorité de l’attention, celle des médias « mainstream » et celle des réseaux sociaux, qui vont fonctionner sur des logiques très différentes.
Derrière la question sémantique et technologique, il y a une question rhétorique, donc politique. C’est un changement dans l’art de persuader. Les « fake news » font ainsi partie d’un nouvel environnement de l’information fait à la fois de résistance au discours venu d’en haut et de confirmation d’un attitude de scepticisme (« on nous ment tout le temps ») et antisystème qui devient un perturbateur de la vie politique. Les machines à produire du consensus sont visiblement en panne. La bonne question, ce n’est pas tant de savoir si les gens votent mal parce qu’ils sont influencés par des « fake news » ou s’ils recherchent des nouvelles non officielles parce qu’ils sont entrés dans une forme de rupture avec le discours dominant.
L’étude de Stanford précédemment cité, et bien d’autres consacrées au sujet, aboutissent à la même conclusion : certes il y a énormément de fausses nouvelles, ou de désinformation orientée politiquement, mais elles fonctionnent dans des milieux restreints, prêts à les accepter, déjà en rupture avec le discours dominant. Cela ne suffit pas à perturber des élections ou à en infléchir le résultat. C’est un facteur parmi d’autres. Les conseils d’un spécialiste du marketing politique disant à tel candidat de parler plus vite ou plus lentement ou de porter une cravate d’une certaine couleur, ont également été des facteurs faiblement déterminants dans certains votes.
Le facteur « fake news » n’est pas un facteur explicatif unique. On voit d’ailleurs ressortir des explications alternatives dont la fameuse affaire de Cambridge Analytica, une société britannique parfaitement légale par ailleurs qui a utilisé des données acquises par Facebook et extraites de tests de personnalité comme on peut en trouver dans les magazines féminin pour procéder à du profilages d’électeurs, permettant d’adresser à ces profilés des messages très ciblés sans être forcément mensongers. On n’est plus dans la logique du discours électoral classique, mais dans la réception de messages très personnalisés, finement adaptés à la situation de chacun. C’est un autre logique, fondée sur l’utilisation des données. Ce n’est pas nouveau, même si on attribue l’apparition de ce phénomène à des élections récentes. Je me souviens d’un article de Wire, il y a cinq ou six ans, annonçant que dans sa compagne électorale le Président Obama avait déjà eu recours à des techniques similaires, bien qu’à moindre échelle.
Face aux « fake news » auxquelles on attribue un pouvoir de perturbateur, à mon avis largement imaginaire, sur les processus démocratiques en cours, on voit se mobiliser plusieurs acteur, et en premier lieu l’Etat : on a déjà parlé de la loi allemande, en France on envisage d’adopter une loi permettant en période électorale de demander à un opérateur de retirer un contenu. Certains vont plus loin : au Vietnam on a créé une « patrouille » de hackers chargés de retirer les « vues erronées » de la Toile.
Les GAFA jouent aussi cette carte pour préserver leur fond de commerce, l’image de marque. Si Facebook est accusé d’être l’écosystème des djihadistes, d’avoir favorisé l’élection de tel chef d’Etat ou de se prêter à toutes les carabistouilles du type de celles qui ont été dévoilées à la faveur du scandale impliquant Cambridge Analytica, son action en bourse ne peut qu’en souffrir. Il y a donc une mobilisation des moteurs de recherche pour chasser ces contenus par un mélange de techniques associant des algorithmes et des vérificateurs humains (afin d’éviter des gaffes les amenant à censurer pour pédophilie la photo d’une petite vietnamienne fuyant sous les bombes). Se développe ainsi tout un système de contrôle. Il suffit pour s’en convaincre d’observer la propagande djihadiste, sur laquelle j’ai beaucoup travaillé. Il y a deux ans encore, on la trouvait très facilement en ligne : vidéos, documents de propagande, publications sophistiquées. Depuis, Google a modifié ses algorithmes et il est devenu très difficile d’y accéder. C’est une bonne nouvelle, mais le pouvoir formidable conféré à des algorithmes de nous dire quoi penser peut tout de même donner à réfléchir.
Enfin, les médias eux-mêmes se mobilisent. Il existe dans le monde quelque 153 systèmes de « fact-checking », de vérification du faux, par des médias coalisés entre eux et avec les GAFA. C’est un phénomène intéressant. On ne peut douter de la sincérité de journalistes amoureux de la vérité et convaincus de leur vocation de délivrer des faits certifiés, mais il est intéressant de voir que les médias classiques doivent se justifier de la publication d’informations non vérifiés. De façon paradoxale, certains sondage aux Etats-Unis annoncent une remontée de la confiance dans les médias classiques. La campagne anti-fake news a tendance à ramener marginalement vers les médias traditionnels.
Face à ces nouveaux rapports politiques, géopolitiques, idéologiques et technologique, nous entrons dans une nouvelle forme d’affrontement : on ne se bat plus pour des projets de société, des valeurs, des intérêts différents, mais pour l’établissement de la vérité. Pour savoir quelle version de la réalité atteindra les citoyens et décider de leur comportement politique. On voit venir une nouvelle ligne de rupture, autour de la question de la croyance.


http://www.huyghe.fr/actu_1530.htm