2 mars 2018 - Activisme et numérique 3/3
Justifier la censure

Activisme 3


Article 3/3, la suite de 1 et 2
Si les autorités politiques, en coopération avec les acteurs techniques, Gafa, plateformes, etc., ont acquis une capacité inédite de censurer ou de retirer des contenus en ligne (ou des comptes, des adresses, etc.), il ne s’agit pas seulement d’un compétition tactique : État contre activistes. Toute censure suppose un système de justification de l’interdit. Suivant les époques, on se référera aux bonnes mœurs, aux troubles à l’ordre public, etc. Donc il faut une justification idéologique pour susciter, au moins en apparence, un consensus des citoyens censés demander démocratiquement à être mis à l’abri de messages qui menaçeraient leur sensibilité, leur sécurité, leurs valeurs...
Or la question de la censure numérique se pose en termes nouveaux.

Parmi les changements historiques récents invoqués par la nouvelle censure :
- La montée des « sphères » populistes ou autres qui regroupent des communautés unies par un commun rejet des élites, du système, du discours médiatique dominant... Elles tendent de plus en plus à s’organiser, à faire circuler de l’information alternative, généralement sous la forme de révélations de ce que les mass médias politiquement corrects nous cacheraient, d’une réalité dramatique occultée par ceux d’en haut qui vivent dans le déni de la détresse des classes inférieures,... Et comme ces communautés se montrent de plus en plus méfiantes à l’égard de toute information « officielle », donc des mass médias, elles s’informent de plus en plus sur les réseaux sociaux, en une sorte de cycle san fin.
- Le développement parallèle, mais pas forcément identique au phénomène précédent, de théories dites complotistes qui expliquent des événements importants comme le onze septembre ou l’état général du monde, par une action délibérée de groupes secrets et tout puissants. Ces théories supposent a contrario que la « thèse officielle » nous soit imposée par une action concertée.
- Évidemment la présence en ligne d’une propagande jihadiste efficace et sophistiquée (cf article précédent et le livre).
- La supposée stratégie russe auquel on attribue généreusement l’élection de Trump, mais aussi le Brexit, voire le vote des indépendantistes catalans. En réalité, le dossier d’accusation se décompose en plusieurs éléments - dont ni l’efficacité (capacité de changer effectivement un vote démocratique) ni les origines véritables (un service du Kremlin ?) ne sont véritablement démontrés. En vrac : des contacts politiques avec l’équipe de Trump, la révélation de courriels compromettants du parti démocrate (qui auraient été dérobés par piraterie informatique), l’action de propagande ou le soft power de médias comme Rossia Today ou Spoutnik, l’intervention de trolls et de bots (intervenants en ligne ou algorithmes simulant la messagerie d’un humain) se faisant passer pour des citoyens américains en ligne, financement de méthodes destinées à faire prédominer des informations idéologiquement orientées dans les recherches des internautes, ...
- L’inquiétude des médias « classiques » face à l’information sauvage qui circule sur les réseaux sociaux, leur perte de crédibilité, ce qu’ils tentent souvent de combattre en pratiquant le fact-checking et en réfutant les rumeurs et désinformations sur Internet.
- L’inquiétude plus profonde encore des Gafa et autres grands du Net (Twitter) : dans la mesure où ils vivent de l’attention, donc de la confiance, des internautes, ils ne peuvent pas accepter d’être accusés de répandre des appels à la violence, de fausses nouvelles, des incitations à l’extrémisme, etc. D’où les actions récemment entreprises par Facebook ou Google, par exemple, pour retirer des comptes suspects, modérer les contenus offensants, faire à la chasse à la désinformation, etc.

Du coup, nous voyons se développer un discours de justification de la censure. Il s’appuie sur trois axes :
- combattre les « discours de haine » ou assimilés qui soit inciteraient à l’extrémisme violent, soit pourraient constituer une forme de discrimination ou d’offense à la dignité pour une partie de la population.
- supprimer les fake news qui seraient particulièrement dangereuses du fait de leur capacité de perturber le processus électoral (voir la prochaine loi Macron destinée à faire retirer rapidement et à exposer les désinformations qu pourraient altérer un scrutin)
- combattre les théories conspirationnistes, donc des interprétations de la réalité, qui seraient inacceptables puisqu’elles menaceraient le consensus démocratique (la catégorie assez vague de complotisme permettant de décrédibiliser nombre de discours anti-système en les psychiatrisant : paranoïa, délire,..)

Paradoxe du nouveau système d’interdit : en s’en prenant à la mauvaise vision de la réalité, aux mauvaises valeurs et aux mauvaises interprétations des foules préumées perverties, il ne fait sans doute que renforcer la rupture avec ces foules.



http://www.huyghe.fr/actu_1517.htm