23 février 2018 - Activisme et numérique 1/3
Espérances

Dans les années 90, les premières anticipations sur le devenir d’Internet se construisent autour de trois mythes fondateurs :
– celui du contrôle absolu à la Big Brother : les techniques instruments de surveillance du citoyen tracé, observé, espionné, prévisible et conforme;
– celui du chaos : le grand accident informatique ou le méga sabotage plongeant dans l’anarchie nos systèmes économiques et politiques dépendants de l’informatique ;
– celui de la prise de pouvoir démocratique : ne pouvant plus être censurés, désormais capables de s’exprimer ou de participer à la vie publique de façon autonome, les citoyens allaient inventer de nouvelles formes de démocratie sur l’Agora planétaire qu’ouvrirait le cybermonde.
Ainsi, dans la « Déclaration d’indépendance du cyberespace » (1996), John Perry Barlow mort en février 2018 déclarait : « Nous créons un monde où chacun, où qu'il se trouve, peut exprimer ses idées, aussi singulières qu'elles puissent être, sans craindre d'être réduit au silence ou à une norme. », car, ajoutait-il, les « notions juridiques de propriété, d'expression, d'identité, de mouvement et de contexte ne s'appliquent pas à nous. Elles se fondent sur la matière. Ici, il n'y a pas de matière. »

Cette idée d’un activisme démocratique invincible parce que techniquement incontrôlable connaît une nouvelle popularité au cours de cette décennie, en même temps que se développent les smart phones (qui, par exemple, permettent à un manifestant d’avoir dans sa poche de quoi communiquer avec la foule et les médias), mais surtout les réseaux sociaux ou médias 2.0, dont le principe est que chaque membre de la communauté bâtie sur des affinités peut coopérer avec les autres, émettre, commenter, approuver, etc.).
Elle paraît même triompher avec le printemps arabe de 2011d'abord en Tunisie puis en Égypte, avec des révoltes ou révolutions vite baptisées "Facebook" ou "2.0" par leurs propres partisans. Des révoltes que vont d'ailleurs vite imiter des manifestant d’autres pays après qu'elles se soient répandues dans le monde arabe comme par mimétisme d'un activisme inédit.

Bien sûr, attribuer à Internet le mérite de révoltes dont la plupart ont tourné court à plus long terme est absurde. Si les révolutions politiques ne dépendaient que de conditions technologiques, ce serait trop simple. Ce serait négliger des disparités (voir le taux d’équipement Internet très différent de la Tunisie à la Libye), sous-estimer le rôle des télévisions par satellite arabophones et la mobilisation de l’opinion libérale internationale. Ce serait surtout oublier qu’une révolution est un acte de confrontation physique par lequel des foules s’emparent d’un pouvoir face à une police qui tire ou ne tire pas. Ce serait enfin ignorer que l’efficacité des réseaux sociaux pour « dégager » un pouvoir discrédité ne garantit ni une fin heureuse, ni une victoire électorale, ni ne protège contre le retour des « vieux » coups d’État ou de la violence djihadiste.

Mais, même réduit à un rôle d’accélérateur, d’amplificateur ou de déclencheur d’événements qui ont d’autres causes et impliquent d’autres processus, Internet a changé la façon de militer, de se mobiliser voire d’être ensemble et de faire de la politique.

Les États le savent qui recherchent de nouvelles stratégies de censure, ou veulent tourner à leur profit le phénomène des réseaux sociaux, qu’il s’agisse combattre leurs adversaires politiques ou d’amplifier leur influence, déjà exercée par des médias classiques et des réseaux humains.

Le jeu s’ouvre à d’autres acteurs encore : groupes de hackers professant parfois une idéologie de la transparence hostile à tout pouvoir, éventuellement groupes mercenaires à faux drapeaux, acteurs économiques qui poursuivent des intérêts financiers dans leur conquête des marchés mais qui se trouvent confrontés à des questions politiques relatives au contrôle d’Internet (voir l’exemple du bras de fer entre la Chine et Google ou Facebook rétropédalant pour assurer qu’il combattra la diffusion de fausses nouvelles susceptibles notamment d’influer sur les élections).

Toujours, dans la même période, on découvre l’efficacité d’une forme d’activisme, baptisée whistleblowing dans les années 70 (voir les papiers du Pentagone), mais qui prend une ampleur ravageuse avec le numérique : la révélation au grand public des secrets honteux d’une organisation ou d’u e entreprise. Des Manning, des Assange, des Snowden apprennent au monde entier les bavures de l’armée, l’ampleur de la surveillance électronique exercée par la Nsa, ou des affaires de comptes bancaires dissimulés...

De là à déduire sinon que la démocratie directe va gagner, du moins que les autorités traditionnelles sont dépassées et ne contrôlent plus rien, il y a un pas, dont nous tenterons de démontrer dans un article suivant, pourquoi il ne faut pas le franchir.


http://www.huyghe.fr/actu_1515.htm