2 janvier 2018 - Iran : révoltes et réseaux sociaux
Des morts dans les manifestations en Iran, des photos d’héroïnes qui font le tour du monde, un pouvoir qui s’affole face aux réseaux sociaux , cela ne vous rappelle rien ?
En 2009, après l’élection d’Ahmaninejad (89% des voix !), la « vague verte » avait envahi les rues de Téhéran pour protester contre un scrutin truqué, et il y avait eu aussi des morts.
À l’époque aussi, les médias célébraient la jeunesse protestant contre un régime autoritaire et avaient trouvé leur icône : Neda Agha Soltan, tuée pendant une manifestation ; son image filmée sur un téléphone mobile avait fait le tour du monde. Déjà, on célébrait le pouvoir libérateur des réseaux sociaux : Twitter avait permis de diffuser l’image de la martyre et éveillait la conscience mondiale. « Iran, la révolution Twitter ? » se demandait Libération du 15 Juin 2009 et le New York Times déclarait au même moment« La révolution ne sera pas télévisée (allusion à la Roumanie et à la chute du Mur), elle sera twitérisée ». Le régime iranien, après avoir pratiqué la censure, l’expulsion de correspondants étrangers, agité le spectre du complot des services de renseignement étrangers, après avoir coupé Internet aux moments les plus sensibles, se découvrait incapable de contrôler les télévisions par satellite, les radios sur Internet, les téléphones cellulaires, les fichiers numériques, les réseaux sociaux, les SMS... Il allait tomber.

Il fallut en rabattre : la vague verte a échoué, Neda a été oubliée. Une étude de Sysomos révélait peu après que seulement 0,027 % de la population iranienne était inscrite sur la plate-forme de micro-blogging avant les élections : s’il y avait eu propagation de l’indignation et de la colère, c’était auprès des populations persophones de la Diaspora. Du reste, utilisateurs de smartphones, surtout jeunes, urbains et anglophones, ne représentaient pas toute l'opposition et moins encore toute la population.

Neuf ans plus tard - avec entretemps l’expérience du printemps arabe (baptisé Facebook, Google Révolution ou révolution 2.0 avant que l’on ne réalise qu’il ne suffisait par que les foules puissent s’exprimer en ligne pour provoquer le triomphe de la démocratie) - la question des réseaux sociaux et des révoltes revient au premier plan. Que s’est-il passé entre temps ?

Première remarque : les autotités iraniennes ne sont pas ou ne sont plus dépassées face à la technique 2.0. Elle ont compris l’intérêt de contrôler Internet, non seulement en termes de censure ou de cybersécurité, mais aussi pour submerger sous la contre-propagande. On notera au passage que les ayatollah twittent aussi, y compris en français, que les gardiens de la Révolution diffusent des vidéos pour démontrer le complot étranger. Par ailleurs, l’Iran qui avait promis, il y a quelques années de se doter d’un « internet halal » où ne pénétrerait pas la propagande contraire à la foi, est, en tout cas capable de freiner l’accès à Telegram et Instagram par les téléphones portables (après avoir officiellement interdit You tube, Twitter et Facebook,..., ces dernières années). Mais freiner n’est pas censurer.

Seconde remarque : en sens inverse les protestataires ont aussi modifié leurs techniques. Les messageries cryptée comme Telegram connaissent un succès spectaculaire dans le pays. Dès fin 2015, il semblerait qu’un quart de la population y était inscrite que la messagerie russe soit devenue un des principaux moyens d’information de la population (sans oublier Instagram et ses vingt millions d’utilisateurs iraniens). Ainsi, la chaîne (ici au sens de chaîne d’abonnement de messagerie sur la plate-forme à l’excellent crytpologie) Amadnews qui comptait 1,4 millions d’abonnés et où se retrouvait toute critique du système. Elle a certes été fermée mais d’autres sont réapparues très vite. On dit aussi que beaucoup d’Iraniens utilisent des VPN (réseaux virtuels privés) pour échapper à la surveillance.

Le jeu du chat et de la souris ne cesse pas et le principe du partage de contenu par des groupes « privés » fonctionne bien (y compris lorsque les autorités ralentissent les débits) en persan et permet d’échanger des documents. À tort ou à raison, les Iraniens (comme d’ailleurs les djihadistes de l’EI ou bien d’autres groupes politiques de toutes tendances dans le monde) sont persuadés de la cryptologie robuste (si on pense à l’activer) de Telegram les met à l’abri. Parallèlement, les autorités essaient de contraindre les responsables de la plate-forme (les frères Durov) de retirer des chaînes de messagerie qui contreviennent à la législation (en donnant la recette des cocktails Molotov, par exemple).

Enfin, l’affrontement politique, en Iran comme ailleurs, se double d’un conflit pour crédibiliser ou décrédibiliser les images qui circulent (comme celles de l’iranienne arrachant son foulard, devenue icônique, sur les réseaux sociaux, mais prise en réalité quelques jours avant les émeutes).

Que conclure ? L’idée naïve défendue pendant les printemps arabe que les dictatures ne pourraient plus rien contrôler sur le Web 2.0 est fausse. Elles progressent dans leurs techniques de contrôle. Mais, il faut rendre à la justice que les démocraties aussi, et qu’elles développent des stratégies de pressions sur les grands du Net pour qu’ils retirent des comptes, dénoncent des fake news et rendent les contenus subversifs plus difficiles à trouver. Mais les techniques du faible s’améliorent aussi. Et entretemps, le véritable pouvoir a glissé entre les mains des opérateurs en ligne - retirer ou pas, filtrer ou pas - et la décision technique détermine l’autorité politique.

http://www.huyghe.fr/actu_1501.htm