8 décembre 2017 - Que peuvent les fakes ?

L’idée que des techniques de désinformation et fake news peuvent déstabiliser les démocraties est devenue un mantra, renforcé chaque matin par la découverte d’une fausse déclaration, d’une rumeur ou d’une tentative de manipulation. Pour ne prendre que des exemples récents, lors de son passage à Paris, Obama stigmatisait l’impact des intoxications en rappelant que des millions d’usagers de Facebook y avaient été exposés lors de la campagne présidentielle US de 2016. Ou encore : il y a quelques jours, le Monde titrait sur les interférences russes via les réseaux sociaux et leur attribuait une bonne part de resposabilité dans le Brexit, l’élection de Trump et le résultat du referendum en Catalogne (en attendant sans doute que l’on apprenne que Moscou a manipulé le prix Goncourt et l’élection de Miss France). Les fakes ou assimilés (on mêle souvent la notion à d’autres évoquées sur ce site, comme celle de désinformation, complotisme, propagande éhontée, faux comptes, astroturfing, fuites massives de données confidentielles, action des bots et des trolls, hoaxes, « pièges à clics », hacking, etc.) et de façon générale toutes les informations en ligne) sont crédités d’un pouvoir étonnant. Et souvent par ceux-là mêmes qui , lors du printemps arabe, chantaient les Google et Twitter révolutions, l’Internet non censurable et les réseaux sociaux répandant la vérité et la démocratie depuis la base.
Or la question du pouvoir « démocraticide » du faux mérite des réponses plus nuancées . D’autant plus que l’argument de l’interférence étatique 2.0 ou de la propension des réseaux à la « post-vérité », se prêtent à des usages eux-mêmes douteux ou complotistes (tout est de la faute des Russes et des populistes). C’est typiquement un argument idéologique servant à expliquer les malheurs du temps (mauvais votes, par exemple) par l’intervention de manipulateurs, par la stupidité des classes populaire ou par la perversité des médias sociaux où chacun s’isole avec sa communauté pour partager des fantasmes. Bénéfice collatéral : la crainte d’être contaminé ou de répandre des faux, comme l’inhibition de tenir des discours de stigmatisation, de discrimination, de phobie, etc., sont d’excellents moyens de discréditer des protestations et de favoriser l’auto-censure. Du coup, on rajeunit une thèse qui faisait sourire pendant la guerre froide - l’hypothèse que l’antiaméricanisme, l’anti-impérialisme et communisme s’expliquaient par la manipulation de masses les plus naïves et par une simple mensonge - : dénonçons, fact-checkons, rassurons et ramenons le peuple au cercle des idées raisonnables (« basées sur les faits »). Affaire de communication...
Bien entendu, il n’est pas question de nier que les mensonges, les fabrications, les rumeurs et les délires ne prolifèrent en ligne (nous avons nous-même écrit sur la démocratisation du faux et son développement depuis une quinzaine d’années). Il existe des listes entières de fausses nouvelles défavorables à Hillary Clinton -et dont la plus folle est l’affaire du Pizzagate - dont se sont délectés les partisans de Trump (qui lui-même a été victime d’infiniment moins de fausses nouvelles). Tout cela existe et répond à des stratégies sophistiquées.
En revanche, il est permis de critiquer la notion naïve qu’un cerveau exposé à de fausses informations adopte mécaniquement des opinions erronées. Et quand bien même on admettrait que la séduction de la fausse nouvelle flatte nos fantasmes et est renforcée par son partage « entre pairs » à qui nous faisons confiance, resterait à expliquer le corollaire : la soudaine impuissance des médias, des experts et des élites à convaincre du vrai. Le fait que plus il y a de moyens de savoir et de démontrer ce qui s’est produit, moins ce discours a d’autorité. Car, il faudrait ici admettre un principe d’efficacité à l’opposé de celui de la propagande classique basée sur la répétition massive de messages simples adressés à des masses passives. Il faudrait supposer comme un appétit des masses pour la falsification., une réceptivité particulière Il faudrait supposer que quelques messages, éventuellement accrédités par leur source « communautaire » (les gens qui vous ressemblent vous recommandent de croire que ...), soient infiniment plus efficaces qu’énormément de messages - plus ou moins vérifiés et en tout cas conformes à la vision dominantes -, ceux qui nous atteignent par les bons vieux mass médias. Il y aurait donc un danger qui n’existait pas à l’époque de la télévision dominante, par exemple, celui que le jugement du peuple, donc le principe démocratique même, soient faussés par quelques uns, armés seulement de leur mépris des faits et des règles. Et du coup, pour être dans le camp de l’intelligence et du progrès
Avons-nous la moindre base empirique pour admettre cette version ? Que Trump ait été élu, par exemple, après que les fausses nouvelles, souvent propagées par de faux comptes aient touché 150 millions d’Américains (chiffre estimé de ceux qui ont consulté des fakes sur Facebook ou Google) ne prouve pas un lien de causalité. À moins de prêter à ces faux un pouvoir quasi magique par rapport à tous les autres contenus auxquels sont exposés les cerveaux humains.
Une récente étude du Columbia Journalism Rewiew relativise cette idée de « millions de vues ». Oui et alors ?
Si l’on tient compte, par exemple que Facebook a identifié 3.000 comptes « russes » exploitant un budget de 100.000 dollars pour répandre leur supposée desinformtzya, cela fait 0,1% des revenus publicitaires quotidiens de Facebook. Et si les 20 fakes les plus partagés de la campagne de 2016 ont fait l’objet de 8.711.000 partages (dixit Buzzfeed) cela représente 0,006% des actions engagées quotidiennement par les usagers de Facebook. Dans le même ordre d’idées, les Tweets présumés désinformateurs et d’origine russe représentent moins de 0,75% des tweets en rapport avec les élections.
De son côté Motherboard publiait une étude réfutant l’idée que des trolls de l’alt-right américaine et des réseaux liés à 4Chan aient pu jouer un rôle autre que marginal.
Dans le même ordre d’idées, les travaux d’un chercheur de Stanford et de New York University, « Social Media and Fake News in 2016 Election, analysent aussi les données. Si les fausses histories pro-Trump ont été quatre fois plus nombreuses que celles pro-Clinton, pour expliquer le résultat de l’élection par l’effet de nouvelles délirantes - du type « le pape soutient Trump » ou « Clinton a vendu des armes à Daech »-, il faudrait leur attribuer un pouvoir de renverser les votes équivalent de 36 campagnes télévisées.
Que les fausses nouvelles aient eu une capacité d’attirer l’attention (y compris de ceux qui n’y croyaient pas ou des médias classiques qui s’en indignaient) est incontestable. Pour autant, il est trop facile de réduire le scepticisme de l’opinion ou le succès des « révélations » supposées sur les pans du réel qui nous seraient dissimulés aux actions de minorités actives ou de majorités irationnelles.


http://www.huyghe.fr/actu_1496.htm