2 octobre 2017 - Attentats djihadistes : logique de la routine
Spécificité de Daesh dans l’histoire du terrorisme

Les derniers attentats au couteau à Marseille et à la voiture au Canada confirment la fréquence des attaques djihadistes les plus fréquentes, au moins en Occident, demandant peu de moyens (couteau, voiture) et peu de préparation, exactement du type recommandé par Daesh. Mais le massacre de las Vegas (s’il était bien confirmé qu’il est inspiré par Daesh qui le revendique) montrerait une capacité de létalité supérieure. Et il semblerait que nous ayons échappé en France à plusieurs attentats à la bombe qui auraient pu faire des morts (voir les bombones de gaz trouvées à Paris et qui n’ont pas explosé). Bref, si c’est bien l’État islamique qui « inspire » tout cela, il a gardé une capacité de nuisance terroriste et propagandistique inversement proportionnelle à sa puissance militaire menacée d’une défaite très proche.


Les Occidentaux (à commencer par les USA qui ont inventé le terme) sont entrés dans leur seizième année de « Guerre contre le terrorisme », terme repris en France sous Hollande. Une notion qui a été abondamment critiquée au nom de l’argument : "On faisait la guerre à Hitler, pas à la Blitzkrieg, donc il faut faire la guerre au jihadisme, pas au terrorisme". Cette phraséologie ne satisfait pas ceux qui réclament que l’on nomme l’ennemi « islamiste terroriste » ou encore « salafiste djihadiste ». voire « takfiristes » (ceux qui excommunient et condamnent même les musulmans qui ne sont pas exactement sur leur ligne). Dans tous les cas, statistiquement « le » terrorisme tue de plus en plus (même si, on le rappelle souvent, il tue surtout des musulmans, et pour cause, dans les pays où il est le plus virulent). Mais que ce concept se prête à des usages mythiques ou idéologiques n’en réduit pas pour autant la complexité .

Il existe environ 200 définitions, juridiques ou universitaires, de ce phénomène et l’impuissance des organisations internationales à s’entendre sur une acception universelle est notoire.

Si l'on consent à faire de "terroristes" autre chose qu'une étiquette infamante, il faut chercher quelle relation spécifique se noue entre idée et violence autour de cette forme d’action stratégique. Et marquer les spécificités de Daesh.

Terreur et symboles

Il est tentant de parodier Cocteau (Il n’existe pas d’amour, mais des preuves d’amour) et de dire qu’il n’existe pas de terrorisme en soi mais des manifestations du terrorisme. Ce n’est pas une école, une doctrine ou une idéologie, comme le suggérerait sa désinence en « isme » (à la façon de bouddhisme, nationalisme ou structuralisme) : c’est une pratique, un moyen au service de fins politiques.

Il se manifeste, bien sûr, par l’action de groupes qui posent des bombes ou assassinent. Notons que, le plus souvent, ils se disent combattants de la liberté, avant-gardes, fractions armées du parti, armées secrètes, soldats du califat ou groupes de partisans. Ils ajoutent volontiers que, dès qu’ils auront suffisamment affaibli l’adversaire (qui est le "vrai " terroriste et le premier agresseur), ils se constitueront en mouvement de masse, communauté de tous les croyants ou armée avec uniformes et drapeaux. Le recours au crime serait donc provisoire et imposé par un rapport de force avec l’ennemi qui possède l’État et l’armée.

L’histoire révèle que les groupes terroristes ont tendance à disparaître en se transformant en mouvements politiques ou en insurrection armée au moins autant que d’être détruits par la police pendant que les derniers partisans se découragent au fil des années (comme cela est est arrivé au terrorisme de gauche des « années de plomb »). Le terrorisme veut sa propre disparition. Il n’est pas un but en soi, mais un moment, une méthode à laquelle le faible, l'acteur non-étatique, choisit ou non de recourir dans une situation historique.

Dans le cas de Daech le schéma est plus compliqué puisqu’il a en même temps :

- proclamé un État, le seul légitime à ses yeux puisqu’il s’agit d’un califat ; il est appelé à réaliser la seule forme politique voulue par le cCéateur, la seule garantissant aux musulmans sincères de vivre sous la vraie loi (ils ont même, au même titre que le djihad) une obligation théologique de faire la hijrah (aller vivre sous les lois du califat).

- lancé des actes terroristes organisés, exécutés par de véritables commandos ayant fait leur preuves en Syrie et que l’on nomme les « lions de l’islam », tel le commando du Bataclan

- encouragé des actions « avec des couteaux, des voitures ou des pierres » : tout bon croyant qui ne peut pas aller se battre au pays de Cham peut - et doit- exécuter des actes surprenants, souvent pas très efficaces (courir vers un policier avec un couteau p.e.), sur des cibles « molles » (des gens dans la rue, devant un momnument, dans une gare...). Leur taux de létalité tend à baisser (agressseurs abattus, artificiers pris ou maladroits...), sauf peut-être pour les attentats à la voiture bélier sur une foule dense. Mais ces attentats « amateurs » donnent à leur exécutants l’occasion de gagner le martyr auquel ils aspirent tout en frappant indistinctement les « mécréants », et à l’État Islamique de présenter comme des victoires ces mille blessures qu’ils nous infligent et qui nous mobilisent à chaque fois.

De façon générale l’attentat est un usage de la violence à la fois

planifiée (c’est une stratégie),
sporadique (il y a attentat ou séries d’attentats coupé de périodes de calme apparent),
secrète (le temps de sa préparation et, après coup, lorsque ses auteurs disparaissent),
surprenante (le but du terroriste est de frapper « où il veut, quand il veut » pour placer l’adversaire sur la défensive et transformer l’attente du prochain attentat en angoisse)
et enfin spectaculaire (l’attentat « vaut » par son impact sur les dirigeants, l’opinion adverse, neutre ou sympathisante, bien plus que par sa valeur strictement « militaire » de nombre de morts ou de bâtiments détruits).
Dans le cas de l’EI, l’accent, plutôt que sur l’effet « militaire » de l’attentat (nombre de morts, dégâts), est mis sur sa dimension psyschologique : à la fois l’impact sur les mécréants (nous qui sommes sensés être tétanisés d’angoisse et obligés de dépenser une énergie considérable pour nous protéger contre un péril constant) et la stimulation pour les croyants encouragés au martyr par l’accomplissement des «soldats » du califat ou renforcés dans leur foi par ces exemples.
La cible est toujours symbolique, ce que ne cessent de répéter les médias. Même pour un personnage important de l’État : la victime a été choisie moins pour la perte que constitue sa disparition physique que pour le principe qu’il représente : le Système honni, l’autorité illégitime, les ennemis de Dieu, les occupants… Même la victime « innocente » - le passant touché par une bombe dans la rue – est choisi en raison de son anonymat même. Elle est sacrifiée pour signifier que nul n’est à l’abri même le plus obscur ou parce que, comme il ne participe pas au combat de libération, ce passant est jugé objectivement complice des oppresseurs. Pour Daech, cette dimension symbolique est soutenue par de lourdes argumentations théologiques : démontrer que le sang versé est licite .



Enfin le but est politique, en ce sens qu’il s’agit de modifier un rapport de pouvoir stable. Il s’agit, par exemple, de détruire l’État (terroristes anarchistes), de chasser l’État d’un territoire (indépendantistes ou anticolonialistes) ou encore de contraindre l’autorité de l’État (les groupes internationaux des années 70/80 « à la Carlos » agissant pour des commanditaires). Dans le cas de l’État islamique, il s’agit de rien moins que d’instaurer l’État universel en étendant l’autorité du califat « jusqu’à Rome et à Byzance », projet dément que même al Qaïda a critiqué : on ne peut pas gagner tout de suite en affrontant le reste du monde (chiites et sunnites non djihadistes compris).



Le moment terroriste



On peut aussi considérer l’action de Daech dans la perspective d’une histoire du terrorisme, mot et chose. Le mot est daté et ses usages ne le sont pas moins.

La première occurrence de « terrorisme » est attestée par le dictionnaire dans notre langue en 1793 : il désigne d’abord le terrorisme d’État jacobin et révolutionnaire, c’est-à-dire la propagation à tout le territoire de la Terreur destinée à paralyser de crainte les ennemis de la Nation. Au cours du siècle suivant, le sens du mot s’inverse : il devient une forme de lutte contre l’État et sans les moyens d’un État (pas d’armée régulière, pas d’institutions reconnues…).

La notion se répand avec les attentats narodniste dits abusivement « nihilistes » puis ceux des sociaux-révolutionnaires en Russie, bientôt anarchistes dans le reste de l’Europe et en Amérique.

Le terroriste est alors, selon le mot de Camus, celui qui « veut tuer une idée quand il tue un homme » : la bombe ou le pistolet qui frappent le tsar, le président, le policier ou le simple bourgeois sont des coups de tonnerre destinés à réveiller le prolétariat. En radicalisant la situation, en obligeant chacun à choisir son camp et en démontrant que les représentants de la tyrannie ne sont plus à l’abri, le révolutionnaire entend faire œuvre idéologique voire pédagogique.

Ceci constitue une rupture par rapport à des siècles qui ne connurent "que" l’assassinat politique, tel le régicide et le tyrannicide discutés par les philosophes et les théologiens. Les sicaires hébreux, les hashishins chiites ou les carbonari républicains étaient certes à la fois motivés par l’idéologie et voulaient répandre la peur dans le camp adverse. Mais ils voulaient châtier un homme ou détruire un obstacle. L’idée que l’éclat de cet acte contribuerait à répandre des idées vraies leur était étrangère ou leur semblait secondaire.

Les terroristes nationalistes, réactionnaires, religieux, identitaires, révolutionnaires internationaux, et maintenant écologistes, amis des animaux, sectaires ou autres qui suivront pendant au XX° siècle se placent dans cette même logique où le spectacle et le sens donné à la mort (ou au dommage physique) comptent plus que la ravage.

Trois approches majeures (et pas inconciliables) du phénomène terroriste vont se développer.

Soit le terrorisme est considéré, et c’est ce que nous faisons majoritairement, comme une variété particulièrement odieuse du crime. On considère alors qu’il s’en prend à des victimes innocentes par nature (femmes, enfants, civils) ou qui ne sont pas sur la défensive, et qu'il agit par traîtrise (les agresseurs se cachent, ne portent pas d’uniformes…).

Seconde perspective : la guerre du pauvre. Qui n'a pas de bombardiers pose des bombes. Le terrorisme serait bien une guerre au sens classique : action armée menée par des collectivités affirmant la légitimité de leur violence et cherchant à faire céder la volonté d'une entité politique. Mais faute –pour le moment peut-être - d’armes, de territoire où exercer une souveraineté ou encore de statut juridique, un groupe recourt à des moyens du faible, que son adversaire, le fort, possède par définition et abondamment. Dans le cas de Daesh, l’idée que ces attaques au couteau puissent contribuer à une inéluctable victoire militaire qui se traduira par l’instauration de l’émirat de Paris ne semble pas très rationnelle.

Troisième interprétation : la « propagande par le fait ». Agir et proclamer se confondent. Là où la force de la conviction ne suffit pas, ou là où le terroriste pense ne pas avoir des moyens de protester, il emploie la balle ou la bombe comme message. Son contenu est d’ailleurs plus complexe que ne le laisse penser l’expression "répandre la terreur" ou la simple idée de "revendiquer". Ce message est à plusieurs niveaux de lecture : la signature de l’auteur de l’attentat, qui il représente (le Prolétariat, le Peuple occupé, l'Oumma, tous les opprimés), qui il combat et quels sont ses griefs, ses exigences et son programme, l’annonce d’autres attentats et de victoires futures… Sans oublier la très importante composante qu’est l'humiliation symbolique de l'adversaire, frappé, affaibli et démasqué tout à la fois.

Il est évident queDaesh recherche en priorité la fréquence de l’attentat pour créer un effet de mobilisation permanente avec une grande économie de moyen (des volontaires qui ne lui « coûtent pas cher » et qui s’appropient la signature EI) plus l’effet de sens : l’affirmation que les vrais croyants luttent partout et toujours pour concrétiser le châtiment divin.

La question qui va se poser à nous dans les prochains mois peut se formuler ainsi :

- avec une bonne dose de renseignement et de répression (pour le contre-discours, nous ne sommes pas très performants), peut-on espérer qu’une fois le califat tombé, ses partisans soient saisis par le découragement ? Et donc que les attentats du type exécutant solitaire avec voiture ou couteau disparaissent progressivement.

- l’autre hypothèse serait celle d’un terrorisme qui, toujours après une défaite militaire de l’EI en Irak et en Syrie, continuerait à se manifester durablement comme syndrôme d’un ressentiment et d’une quête désespérée d’identité symbolique ?


Voir le livre Daech : l’arme de la communication dévoilée

http://www.huyghe.fr/actu_1487.htm