22 août 2017 - Daech, AQMI, la compétition des discours
Le hasard fait que l’État Islamique et la principale branche d’al Qaïda, Al Qaïda pour le Maghreb Islamique (AQMI) publient au même moment leurs revues en ligne, respectivement al-Rumiyah n° 12 (ou Rome-Magazine par allusion à la Rome qu’ils conquerront un jour) et Inspire n°17 (la revue d’AQMI étant plus ancienne mais moins régulière), les deux dans leurs versions anglaises. Certes, on ne peut juger de ce que vont faire les djihadistes uniquement par ce qu’ils en disent, mais la comparaison est révélatrice.

Commençons par Rumiyah. « À Raqqah, il se lèvera un feu qui brûlera la croix et son peuple » annonce la couverture sur fond de cité bombardée vue du ciel. Le califat reculant sur tous les fronts doit prioritairement convaincre ses partisans que l’ère des conquêtes n’est que provisoirement reportée. La chute de Mossoul - au moment où nous écrivons, il semblerait que les soldats irakiens soient en train de liquider les derniers combattants de l’EI - est un coup dur pour Daech, même s’il a fallu un temps surprenant pour y parvenir. Et pourtant, dès l’éditorial, un thème revient : victoire spirituelle contre apparente défaite militaire. On exalte l’héroïsme des martyrs, on spécule sur la surprise de l’adversaire qui sera tétanisé par la volonté des djihadistes de mourir jusqu’au dernier. On annonce que la bataille de Raqqah - déjà bien engagée - sera plus terrible encore. La force de conviction des mouhadjidines finira par l’emporter sur la supériorité militaire adverse et Dieu ne fait qu’éprouver ses fidèles par des défaites apparentes ou provisoires. La présence de groupes affiliés à Daech au Maroc, en Algérie, dans le Sinaï, en Malaisie, etc est interprétée comme la preuve que la lutte va se durcir sur d’autres front et que le triomphe n’est pas moins assuré que lorsqu’al Baghdadi (dont personne ne sait plus s’il est mort ou vivant) proclamait le califat en 2014.

Des récits hagiographiques exaltent l’héroïsme des combattants de Moussoul, visiblement pour exciter celui des autres soldats de l’internationale djihadiste. Entre deux recettes pour se protéger des bombes au phosphore, les listes des opérations des autres wilayas et des chiffres effarants des pertes des « croisés et de leurs serviteurs » à Mossoul : des centaines de véhicules, des milliers de morts… Une longue interview du commandant militaire de Raqqah insiste sur ce thème de la combativité sans faille des mouhadjidines. Il se termine par un poème qui dit que les vents du désespoir se dissiperont et que celui qui a confiance en Allah ne sera jamais déçue.

Du coup, même sous les bombes, fleurit l’utopisme le plus débridé : un article décrit la société islamique parfaite dont l’avénement ne fait pas de doute, d’autres donnent des cours de théologie, un trpoisième porte sur le maintien aux femmes « esclaves d’Allah » avec des détails aussi surréalistes que la façon de prier au moment des règles.
On remonte le moral des combattants par des comparaisons historiques : la bataille de la tranchée en 626, du temps de Mahomet, la lutte contre les polythéistes de la Mecque, référence mythique à une victoire inattendue sur des coalisés très supérieurs en nombre ; mais aussi la lutte contre les Mongols : les exemples du passé garantissent la victoire future. Un autre article rappelle l’importance de donner la dawah (l’invitation à se convertir à l’islam) aux ennemis : lorsque l’on aura conquis leurs terres, ils ne pourront pas plaiser l’ignorance ! Ils avaient le choix de se repentir ou d’être massacrés.

Si l’on passe maintenant à la littérature d’Aqmi, le ton change du tout au tout ; la forme aussi d’ailleurs avec une maquette plus riche et moderne que la production de l’EI, ce qui n’était pas le cas il y a quelques mois. La plus grosse partie d’Inspire (y compris la couverture au graphisme très jeu vidéo) est consacrée à la façon d’organiser des attentats contre le réseau ferré des États-Unis. Le lecteur nous pardonnera de ne pas reproduire l’impressionnant dossier très détaillé sur la faire le plus de morts possibles dans un déraillement : les 240.000 kilomètres de rail aux USA constituent une cible impossible à sécuriser et rentable en termes d’impact psychologique. D’autres textes s’adressent au candidat aux opérations djihadistes : analyse stratégique des opérations comme Orlando, Nice ou Westminster, hiérarchie et valeur des cibles, règles morales régissant le droit de tuer des civils dans le cadre du djihad solitaire… Et pour stimuler encore plus les volontaires, on cite des médias ou des analystes occidentaux, on leur donne des conseils pratiques pour ne pas se faire prendre mais aussi pour se préparer psychologiquement, on rappelle les crimes de la coalition au Yemen, on évoque les pieux émirs et martyrs…
Plus important pour les francophones : un longue interview du fameux émir algérien Droukdel, d’abord chef du GSPC algérien (Groupe Salafiste de Prédication et de Combat) en 2003, en principe chef d’AQMI. Il se présente comme suivant une ligne cohérente depuis les années algériennes : d’abord dans sa lutte contre notre pays (ex-colonisateur, complice des généraux algériens, supplétif des États-Unis dans leur lutte pour persécuter tous les musulmans..) qui est une lutte défensive, ensuite dans son refus - contrairement au GIA ou à Daech - de multiplier les exactions qui ne peuvent que retourner la population contre la cause djihadiste. Droukdel fait un parallèle entre les fautes de Daech et celles du GIA : leur faute serait « l’extrémisme qui mène à l’excommunication ». Son idée semble donc être de combattre d’abord l’ennemi principal : les Croisés et les régimes fantoches apostats qui leur sont soumis (vieille thèse de l’ennemi lointain de ben Laden). Donc l’Amérique et la France, qui se seraient réparti les rôles et les territoires. Logiquement l’émir adresse des menaces aux États-Unis (il voit peu de différence entre la politique anti-islamique d’Obama et celle de Trump) et à notre pays auquel il annonce un châtiment proche et une révolte des musulmans que nous opprimons partout. Le contraste qu’offre ce discours stratégique qui ne cache par les difficultés stratégiques (notamment en Algérie) avec le triomphalisme apocalyptique de Daech est assez frappant. La ligne géopolitique d’Aqmi - frapper l’ennemi occidental « la tête du serpent », ne pas essayer de créer un État islamique ni de renverser des régimes musulmans corrompus pour le moment - exclut de créer le califat ici et maintenant.
Inspire encourage surtout au djihad solitaire et aux attaques contre les intérêts américains ou français pour « leur faire cesser leurs agressions ». Loin du projet de la conversion de toutes les âmes et du califat universel qui est celui de Daech.
Daech maximaliste contre AQMI plus réaliste ? La compétition est doctrinale, géopolitique mais aussi rhétorique (y compris par cet acte de sens spectaculaire qu’est l’attentat). Elle déterminée par une inconnue : quand tombera le califat, quelle sera la réaction de ses partisans et quelle sera l’attractivité des différents mouvements à ce moment là ? Dans tous les cas, al Qaïda en général et AQMI en particulier sont loin d’avoir perdu face à la scission EI.

http://www.huyghe.fr/actu_1484.htm