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Conspirationnisme
Quand une théorie du complot échoue

L'étonnant n'est pas qu'une théorie du complot réussisse, mais qu'elle échoue. Il y a sur le marché des idées des dizaines de thèses conspirationnistes, mêlant dans des proportions différentes les services secrets et les illuminati, les sionistes et les Skull and Bones, la trilatérale et les réunions de Bilderberg, les néo-nazis et l'Opus Dei, et surtout le Système.. Toutes concluent toutes que les "thèses officielles", entendez les faits qui ont été relatés par les médias du monde entier sont systématiquement fausses. La plupart de ces explications fonctionnent parfaitement, non seulement parce qu'elles répondent à un besoin profond de compréhension ("Mais bien sûr, c'est un plan secret ! Tout s'éclaire."), à un besoin moral (le mal du monde a une cause humaine, il peut donc être réformé) et à un besoin narcissique (non seulement je suis dans le camp du bien et de la vérité, mais je suis plus intelligent que la plupart des gens, puisque je ne me suis pas laissé abuser par les médias, asservis à ladite conspiration). Et plus une conspiration mêle les éléments qui font aussi les bonnes rumeurs - manipulations policières, sexualité, argent, vie des peoples.. - plus elles ont de succès. D'autant qu'il n'est pas difficile de trouver des coïncidences troublantes ou des faits mal éclairés dans n'importe quelle relation par la presse d'évènements complexes et d'en déduire qu'il y a falsification.
Dans ces conditions, n'importe quelle théorie du complot concernant DSK devrait avoir une note triple A plus ou plutôt multiples S : sexe, sarkozisme, services secrets, sous, socialisme, scénario de série TV ... En outre, le terrain semblait  favorable : dans les premiers jours qui ont suivi l'arrestation de DSK à New-York, 57 % de Français disaient croire qu'il s'agissait d'un coup monté.
Or voici que le journaliste américain E. J. Epstein sort dans le New York Review Of Books une théorie a priori tout à fait séduisante, avec plan de l'étage,horaires des différents coups de téléphone échangés, description des cassettes de l'hôtel...
Bien sûr, l'enquête bute sur une difficulté incontournable : le fait que DSK et Nafissatou Dialou ont été seuls sept minutes, à un moment où elle pouvait difficilement savoir que l'homme politique sortirait nu de sa douche. Et qu'il faut bien admettre  pendant cet intervalle ou bien un viol ou bien un rapport hâtif, un tantinet brutal, de sept minutes, temps du madrigal et de la douche compris, non rémunéré, mais néanmoins consenti.
En revanche, la théorie Epstein s'attache à des éléments connexes mais qu'il voudrait troublants : le temps mis pour porter plainte par la victime, un "danse de joie" de deux personnes dans le couloir, un téléphone  que l'on croit disparu et que l'on soupçonne d'être écouté, un passage de Nafissatou dans une autre chambre...
En soi, aucun de ces faits ne plaide ni pour ni contre le rapport consenti : on peut être espionné et violeur aussi bien qu'espionné et irrésistible. Quand bien même un service (pas forcément français, d'ailleurs) aurait mis un logiciel espion sur le Blackberry du président du FMI, cela n'indiquerait pas le consentement ou l'absence de consentement de la femme de chambre. En revanche cela révèlerait que le chef d'une des plus hautes instances internationales utilise des téléphones non sécurisés. 
Ou encore, les deux types qui se réjouissent pourraient se féliciter de tout autre chose que de la réussite d'un complot (au pire même, s'ils fêtaient les ennuis des DSK et non la victoire de leur équipe de basket, qu'est-ce que cela démontrerait ? qu'ils ne l'aiment pas, qu'ils votent François Hollande ?)
Bref, aucun de élément n'est vraiment probant, mais bien amalgamés à des faits "troublants" (l'UMP a été au courant très vite, donc elle savait avant ou encore : "c'est louche : les responsables de la sécurité du Sofitel ont eu des rapports avec les autorités policières françaises dans la première partie de leur carrière"), bien préparé, cela pouvait marcher.
 Par ailleurs les révélations d'Epstein devaient faire synergie avec livre du biographe de DSK, Traubman qui contenaient des phrases en écho, par exemples celles où l'ex-candidat se posait soudain des questions sur son fameux téléphone fantôme (qui est peut-être dans un tiroir du procureur Vance ou du portier du Sofitel).
Près d'une semaine après que la "bombe" ait éclaté, la presse est unanime à manifester son scepticisme et surtout, la thèse du complot ne trouvait pas de repreneurs, entendez des dizaines d'Internautes qui l'auraient embellie. Or une thèse du complot qui réussit, c'est un édifice où chacun peut rajouter sa pierre jusqu'au point où l'on conclut par exemple, qu'il y a des centaines d'impossibilités physiques au fait que des avions puissent détruire des édifices comme les Twin Towers.
Globalement, la théorie tombe à plat pour plusieurs raisons :
- Trop modeste. Elle ne cherche qu'à expliquer un fait unique (les fameuses sept minutes) par un petit nombre de bizarreries supposées (l'éternelle phrase des conspirationnistes : "vous n'allez pas croire que c'est par hasard qu'exactement au même moment où...")
Du coup, le complot paraît rachitique. Il aurait fallu une thèse beaucoup plus large incluant le scandale sexuel au FMI, l'affaire Banon, l'enquête sur le Sofitel.. et si possible des faits plus importants comme la dette de la Grèce, la chute de ben Ali et wikileaks. Trop simple : que l'Elysée ait envoyé une simulatrice, c'est la première idée qui vient à l'esprit. Et elle est inconciliable avec un vrai complot sophistiqué : n'était-il pas plus efficace d'exploser DSK en vol avec l'affaire du Sofitel, une fois qu'il aurait été nommé candidat du PS ?
- Mauvais timing. Ces "révélations" tombent à un moment où DSK s'est déjà planté lui-même, notamment par une interview célèbre sur TF1 à côté de laquelle celle de Kim Il Sung par un présentateur coréen semblait un modèle d'insolence. Les adversaires de DSK ne vont pas changer d'avis sur sa culpabilité à ce stade de l'affaire. Et ses partisans pouvaient crier au scandale lorsqu'ils voyaient leur héros enchaîné comme un vulgaire dealer, ils pouvaient respirer en découvrant la nature démoniaque de Nafissatou (elle avait triché pour avoir sa carte de séjour et elle fréquentait un délinquant !), mais ils ne pouvaient pas résister à l'effet de cascade qui a suivi : exhibition du pouvoir de l'argent, solidarité ostensible des membres de sa caste, affaire Banon (où l'on passait d'un invention pure et simple d'une pauvre mythomane à un "baiser volé" dans une garçonnière) et bien sûr, affaire du Sofitel. 
Pour continuer à soutenir DSK, il faut lui prêter une naïveté assez peu conciliable avec l'image d'économiste le plus intelligent de la galaxie concoctée par RSCG Europe. Un niais qui emploie n'importe quel téléphone, quand il n'emprunte pas celui d'un proxénète pour le truffer de SMS coquins, un jobard qui pense qu'une femme le voyant au sortir de la douche ne peut résister à l'appel de la chair, un pigeon qui fréquente des prostituées sans savoir qu'elles font commerce de leur charme ou qui ne se demande pas qui paie et qui ne trouve rien de déontologiquement suspect à l'idée de participer à une bonne orgie avec un lobbyiste, un commissaire de police et quelques gros industriels. Ce n'est pas exactement le Prince idéal de Machiavel et en tout cas pas l'homme à qui l'on souhaiterait confier le bouton de sa force de frappe. 
- Enfin la théorie souffre d'un dernier défaut, outre qu'une contre-théorie (un complot Epstein, Traubman à fins commerciales) est assez facile à monter : elle ne change finalement pas grand chose, dans la mesure où nous savons que DSK a définitivement échappé à la justice américaine au moins sur ce point. Il sera peut-être poursuivi pour d'autres chefs d'accusation mais le scénario pénal s'arrête forcément là et la perversité intrinsèque du système américain reste à démontrer (a fortiori si l'on imagine des contacts secrets entre l'Élysée et la justice US).
Un complot sans victime n'est pas un bon complot. Trop petit, trop tard, trop simple.

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