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Retour sur les révolutions 2.0, suite
Le débat pour savoir si l'on fait la révolution d'un clic - comprenez : si les médias sociaux peuvent jouer un rôle déterminant, hier dans les révoltes arabes, demain dans d'autres - bute d'abord sur la question de savoir vraiment de quoi l'on parle. Si l'on raisonne en termes de variables (les réseaux sociaux) et d'effet (les révolutions, ou au moins les mouvements de protestations "dans la vraie vie"), le facteur "2.0" est évidemment en concurrence avec d'autres - la situation économique, les traditions culturelles et politiques, la pyramide démographique, etc. - comme élément déclencheur ou facilitateur.  Du coup, on peut se demander si le taux d'équipement d'un pays, surtout arabe, a un rapport avec la vigueur de la contestation, ou  en raisonnant plus finement, s'il y a une relation entre celle-ci et la part de la population qui est sur Facebook, qui fréquente les blogs, qui a un compte Twitter, et ainsi de suite.

Quand bien même on arriverait à des résultats en ce sens (et nous allons voir qu'il y a des gens qui essaient en traitant beaucoup de données), il faudrait rappeler en préalable que les médias sociaux ne font pas qu'une seule chose dans le domaine politique.

Il nous semble que l'on pourrait distinguer trois grandes familles d'utilisation dans un rapport avec le pouvoir politique.

La première est celle de l'opinion pure : qui sait quoi, qui le croit, et quel jugement il en tire. Dans ce domaine qui est globalement celui de l'influence, la concurrence entre médias sociaux et mass media est évidente. A sait quelque chose de scandaleux (par exemple il possède un petit film prouvant que la femme du président détourne l'argent public ou il a appris par des témoignages que la police a commis une exaction) et il veut le faire savoir au plus grand nombre. Ou encore : A, indigné par ce qui précède, veut appeler ses concitoyens à renverser ce régime pourri. Il s'agit là d'informations et d'opinions que des médias "classiques", contrôlés par la police ou par des propriétaires qui soutiennent le régime refuseraient de répercuter.
 Le Web 2.0 permet pourtant d'atteindre des millions de gens. Non seulement parce que A va pouvoir mettre en ligne ses images ou ses discours (sans se faire prendre s'il va dans un cybercafé mal surveillé ou utilise les bons proxys). Mais aussi parce qu'il y a sans doute B, C et D qui vont reprendre ces messages, les commenter, les enrichir, les recommander, les citer, les indexer... Sans oublier E, F et G qui vont se sentir à leur tour une vocation de blogueurs, de e-journalistes citoyens ou de forumeurs. L'alliance objective des hommes (A, B...G) et des machines et algorithmes (ceux qui permettent de "liker", de mettre dans des nuages de tags, d'indexer, de faire remonter dans le Google ranking), bref les machines à diriger l'attention, est redoutable : tout se sait et la censure peine à empêcher une vidéo ou un texte d'être accessibles.

Mais les réseaux sociaux sont aussi... en réseaux : ils servent à échanger, à mener une conversation ininterrompue, à dialoguer, à organiser et à entrer dans un orchestre, une communauté qui partage une passion commune voire communautaire. Ici, le rôle des médias sociaux est moins, comme plus haut, de faire circuler et d'indiquer des informations remarquables, il est de forger du lien social et d'établir des codes d'échange et d'expression. On peut appeler cette phase celle de l'intelligence collective (des individus épars produisent des solutions auxquels ils ne seraient pas parvenus seule et se partagent des connaissances) ou celle du Nous émergent. D'un rapport assez individuel et narcissique (on parle de ses passions, on raconte sa vie, on étale son mur d'amis, on cherche des gens qui suivent les mêmes modes), il est possible de passer à un stade délibératif de coopération, toujours par écran interposé, un débat d'où sortiront des positions et parfois des décisions communes. Parallèlement, on s'identifie de plus en plus au groupe en lutte. Et toujours avec les mêmes outils techniques, auxquels les foules inventent des usages. Après tout, Marc Zuckerberg, n'avait pas prévu que Faceboook, initialement réseau privé des étudiants les plus snobs de la planète rassemblerait une population qui serait la troisième du monde si tous ces gens se rassemblaient dans le même pays. Mais il n'avait pas non plus prévu que les murs d'amis deviendraient les dazibaos des camarades.

Troisième rôle des médias sociaux : faire ou plutôt aider à faire. Un réseau, surtout couplé à un terminal mobile comme un smartphone, c'est un outil de coordination fabuleux. Créer des événements, inviter des gens à faire des choses, fournir des supports et des instructions, bref de l'information de terrain... On a beaucoup fait remarquer que militer d'un clic ne suffit pas à renverser des gouvernements, et qu'il faut de "vrais gens" dans la vraie rue pour cela. C'est vrai, mais qu'il s'agisse de faire le succès d'un apéro géant ou d'une révolution, les outils qui servent à des tâches aussi modestes que trouver le lieu de rendez-vous et savoir où est la police, joue,nt un rôle fondamental.

Faire savoir, faire lien et faire faire s'interpénètrent dans la pratique, l'opinion, son partage et sa mise en œuvre ne sont pas des stades nettement distincts, mais nous verrons plus loin qu'il est quand même important de les distinguer, lorsqu'il est question du pouvoir. Un avertissement qui nous permettra de mieux interpréter les données rassemblées dont il est fort question depuis quelques temps.

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