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Information, pouvoir et usage : l'infostratégie > Intelligence économique : du savoir à l'influence
Rumeurs sur la Société Générale
Comment des tweets peuvent faire chuter des géants

Comment une rumeur ou désinformation peut-elle faire chuter le cours de la deuxième banque française et quasiment ruiner le crédit de la France elle-même ?
Le contraste semble invraisemblable entre la chaîne initiale de rumeur (des Tweets sur le compte du Guardian ou du Wall Street journal, eux-mêmes reprenant un article du Daily Mail du 7, le tout fondé sur des bruits non vérifiés et mal tracés...) et l'effet mesurable en milliards d'euros.
Pour être exact, il y a même eu conjonction de trois rumeurs :
- la note souveraine de la France allait être dégradée
- le plan d'aide à la Grèce serait étendu aux obligations à échéance 2024, ce qui représenterait des pertes exceptionnelles pour la Société Générale
- la banque allait tomber en faillite ou être nationalisée dans le cadre d'un plan de sauvetage de la dernière chance.
Depuis, il y a eu des démentis, et même l'annonce d'une plainte par la Société Générale, mais en quelques heures, nous avons pu constater que dans une société dite de l'information et qui repose en principe sur la rationalité économique, n'importe quelle information fantaisiste ou malicieuse peut mettre le système en péril.
Qu'est-ce qui fait l'efficacité d'une rumeur et pourquoi la mauvaise information chasse-t-elle la bonne ?
Nous pouvons déjà avancer quelques éléments de réponse :
- Irrationalité foncière du système boursier qui repose uniquement sur le fait d'anticiper de la réaction d'autrui : c'est une croyance sur la croyance. Si je pense qu'un grand nombre de gens vont croire en un fait peu vraisemblable, je dois réagir comme si ce fait était avéré et partant contribuer avec des milliers d'autres à transformer quelque chose d'irrationnel en quelque chose de réel (en l'occurrence, la prophétie auto-réalisatrice de la chute de la banque).
- Vitesse de propagation des informations, au rythme des Tweets ou de l'hystérie médiatique, sans laisser délai pour la procédure de vérification, plus vitesse des transactions électroniques qui transforment un mouvement modeste en raz-de-marée
- Culture du scepticisme rançon de la surinformation : plus il y a d'informations disponibles, plus les acteurs communiquent, plus on tend à douter (ce que j'ai appelé la mentalité X-files : "la vérité est ailleurs"), plus chacun peut s'isoler dans sa bulle informationnelle, plus il déprécie l'information "officielle" rassurante, plus il apprécie l'information "rare" (et parfois rare parce que fausse) qu'il est gratifiant de répandre avant les autres, plus il tend à réagir positivement aux versions "minoritaires" et à croire paradoxalement le moins crédible. Bref, plus il y a de communication, plus il y a de rumeurs.
- Tendance lourde de nos sociétés à reproduire des crises en chaîne, largement liées à la complexité et à la réactivité de nos systèmes informationnels.

Allons un stade plus loin : et s'il y avait eu désinformation ?

La désinformation par rumeur suppose la propagation d’une nouvelle (un événement que l'on sait parfaitement faux, passé ou futur) d’un interlocuteur l’autre, « un vers un », en concurrence avec des modes de communication officiels ou légitimes (autorités ou médias "un vers tous"). Chaque nouveau diffuseur a tendance à enjoliver la rumeur et à la crédibiliser (en ajoutant qu’il la tient de source sûre, alors qu’il l’a de douzième main). Le plus souvent, la rumeur porte sur des faits secrets et scandaleux : sexualité, maladies ou dangers cachés, complots, argent ou corruption, bref ce qui fait fantasmer à propos des puissants, hommes et organisations. Le thème du danger pressant que l'on nous cache est un terrain idéal.
Bouche-à-oreille, médisance, cancan ont probablement toujours existé. Les mass media n’ont pas fait disparaître la rumeur ; ils ont stimulé le goût pour ces « révélations » parallèles, gratifiantes pour celui qui « sait ». Internet, permet à chacun d’être éditeur, sur son site ou sur son blog, et facilite la circulation des rumeurs : on peut toucher le monde entier et non plus son réseau de relations en retransmettant un simple courriel. Parallèlement, beaucoup d’internautes développent une mentalité « X-files », c’est-à-dire la tendance croire que « la vérité est ailleurs » et que les « vieux » médias nous cachent la vraie raison des choses.

En ces temps qui valorisent le principe de précaution, la protection de l’environnement et du consommateur, la vigilance sociétale…, l’entreprise qui, de plus, dépend de plus en plus de sa marque et de sa réputation, est la victime idéale. Il suffit d’évoquer un risque d’accident, un produit dangereux, un facteur cancérigène, une corrélation avec un taux de mortalité anormal, un rapport d’experts « qui aurait été étouffé », une complicité avec un régime dictatorial pour créer une inquiétude qui se propage très vite. La motivation peut être intéressée (concurrent), ludique (canular), militante (idéologie)…, et surtout, il est très difficile de désigner l’initiateur.
C'est particulièrement vrai dans le système bancaire, puisque celui qui fait croire à un événement futur (en l'occurrence qui reposerait sur l'évaluation d'experts, ou sur des projets secrets, ou sur des réactions collectives, trois choses invérifiables et subjectives) peut facilement jouer sur le ressort de la panique.
Une entreprise peut certes réagir. En décelant la naissance d’une rumeur très tôt (il existe même des logiciels « renifleurs de rumeurs » sur Internet) et si possible en pointant sa source vraisemblable. En préparant un argumentaire, un système de preuve, des mécanismes de réaction et des relais de diffusion pour son propre contre message, selon les bonnes règles de la communication de crise. En anticipant.
Nous ne savons pas si l'on pourra prouver la désinformation délibérée dans l'affaire de la Société Générale, nous ne savons pas si le système bancaire retiendra la leçon, mais nous savons une chose : les crises par rumeur se reproduiront demain.

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