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Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie > Terrorisme
Rentabiliser sa mort et gagner le Paradis
Attentats suicide de l'EI

Les documents produits par l'État islamique montrent la prodigalité tranquille avec la quelle il recourt aux opérations suicide : il envoie des gens se faire sauter pour affaiblir les défenses adverses, pour bloquer la progression de l'ennemi, pour frapper au cœur de son dispositif, là où des projectiles, bombes ou obus, auraient pu faire le travail. S'ajoute l'usage "civil" terroriste ; ceux que nous nommons les "kamikazes" frappent doublement : en faisant des victimes civiles pour que personne ne se sente à l'abri, et nous en privant d'un coupable à "comprendre" au cours d'un procès, histoire que chacun réalise qu'ils n'obéissent pas à la même économie de la mort que nous.
Outre leur effet ravageur sur le moral, ces attaques sont rentables. Elles tuent davantage, puisqu'ils permettent de s'approcher davantage de la cible, et l'auteur de l'attentat ne risque pas de livrer son réseau. Pour qui raisonne de façon glacée, la vie humaine (au moins celle d'un volontaire souvent peu formé) est ici bien investie
Mieux, on se presse pour accéder au martyr. Nous citions l'exemple de l'enfant jihadiste qui réclamait (en français) l'honneur de faire le sacrifice suprême, comme son père, afin d'avoir la plus haute place au Paradis. Le système de Dash repose-t-il sur la seule promesse du Paradis pour les martyrs ?
L'opération kamikaze (désignation qui fait horreur aux Japonais qui rappellent que leurs aviateurs attaquaient des cibles militaires) n'est nullement un monopole salafiste. Au vingtième siècle, elle a été "remise à la mode" par les gauchistes de l'Armée rouge japonaise avant d'être adoptée par le Hezbollah chiite. Mais longtemps, ce furent les Tigres tamouls du Sri Lanka, pourtant a priori hindouistes mâtinés de marxisme, qui y recoururent le plus : et ceux qui ne s'étaient pas fait sauter (éventuellement en bateau, à pied...) avaient sur eux une capsule de cyanure pour le cas où ils auraient été pris.
Si l'on remonte beaucoup plus en amont, l'attentat suicide est plutôt la règle du terrorisme. Dans une première phase, le régicide, ou le tyrannicide ancêtre du terroriste doit souvent s'approcher de sa cible, a priori un puissant entouré d'une garde armée. Les zélotes (d'un mot grec qui signifie "zélé, dévoué") hébreux en lutte contre les Romains le pratiquent systématiquement au début de notre ère. Flavius Josephe décrit ces "sicaires" (on les nomme ainsi car ils utilisent un poignard facile à dissimuler sous ses vêtements, la sica) qui, non seulement meurent sans crainte au cours d'attentats contre des Occupants ou des "collaborateurs", mais aussi se suicident en masse, assiégés dans Massada. Les fameux Assassins dirigés par le Vieux de la Montagne, des chiite ismaéliens, font la même chose mille ans plus tard : échapper à la mort après avoir tué la victime désignée est considéré comme un signe d'infamie.
Si le pistolet et la poudre donnent un temps de répit au conspirateur (voir la machine infernale de la rue Saint Nicaise contre Bonaparte, par exemple), il a de fortes chances de périr sous la main du bourreau et l'accepte généralement avec calme. Les populistes russes qui lanceront la grande vague terroriste qui tuera notamment Nicolas II, mais aussi des centaines d'autres dans leur pays, assument fièrement d'être promis à l'échafaud.

Reste pourtant une différence entre le fait d'accepter un mort presque certaine après avoir frappé l'ennemi, tel un soldat héroïque refusant de fuir ou de se rendre et la perspective de transformer son corps en arme (lumière et chaleur) pour toucher le plus grand nombre de présents (le plus souvent innocents du fait de ce processus qui ne discrimine guère). Le kamikaze tue non pas malgré le risque mais parce qu'il veut mourir.
Non seulement il calcule l'effet multiplicateur de sa propre mort, mais aussi un effet symbolique, accentué par une amplification médiatique : son exemple sera contagieux par son horreur même, la peur qu'il instillera à l'ennemi se répandra comme un virus. Une mort spectacle nous lance plusieurs défis

Moral, d’abord : non seulement le jihadiste accepte sa propre mort au combat (cela, d’innombrables soldats l’ont fait pendant des siècles) mais il en maximise le taux de profit tétanisant pour nous et exaltant (pour lui, pour le recrutement par l'exemple). Au « zéro mort » il oppose « un mort multiplié par X ».
Le défi est également politique, : ce qui, à nos yeux, pourrait le plus desservir une cause (la "barbarie") est qui l’exalte le mieux pour les siens. D'où l'inefficacité du contre-discours occidental qui tente de démontrer que les jihadistes ne respectent pas la vie humaine, nos valeurs ou la démocratie : c'est exactement ce dont ils sont fiers.

Le défi s’adresse enfin à nos tentatives d’explication simplificatrices.
-Les kamikazes n'ayant « rien à perdre ». Pas de chance : il n’y a aucun profil-type du kamikaze, ni sociologique, ni psychologique : des riches, des pauvres, des femmes, des enfants, des gens apparemment heureux et d’autres visiblement paumés peuvent le désirer.
- Les fanatiques. Oui si l’on admet que le fanatique verse le sang pour son "temple" (fanum), entendez pour son idéologie. Admettons que le fanatique soit un fou de l’Idée, prêt à détruire le monde pour le rendre parfait ou à mourir pour obéir perinde ac cadaver- aux commandements de son Dieu ou de son Idéal. Qu'avons nous démontré qui n'était pas dans la question ?
- Les nihilistes. En ce cas, il vaudrait nous expliquer comment le même mot peut s’appliquer indifféremment aux révoltés athées de la Russie tsariste, au « Dieu est mort » de Nietzsche, ou à des croyants qui disent obéir à Dieu pour créer une société idéale.

Il semblerait que les jihadistes héritent de plusieurs traditions.
Celle du sacrifice militaire ( rentabiliser : le corps offert pour résister et le corps comme vecteur d'un effet de choc). Celle du sacrifice politique (échanger : mourir pour tuer plus important que soi, notamment un tyran). Celle du message qui remonte au moins aux nihilistes et anarchistes de la fin du XIX° siècle (témoigner : se considérer comme un homme déjà mort, mais dont le suicide révolutionnaire éveillera des vocations et enseignera la révolte aux opprimés).
Mais rien de tout cela ne serait efficace si ne s'ajoutait une argumentation théologique : celle de la promesse faite au mouhadjidine qui se sacrifie mais ne se "suicide" pas (ce qui serait interdit), celle de l'obligation du jihad "défensif" pour lequel chaque musulman à donner sa vie pour éviter ou venger de plus grands massacres encore de vrais croyants.



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